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mercredi 1 mai 2019

Laïcité et nettoyage ethnique


Raciste, le projet de loi 21 équivaudrait à un nettoyage ethnique. L’accusation n’est pas lancée par un quidam, un « Pineault-Caron » qui n’a comme seul argument que la pauvreté de son ignorance, mais par le Dr William Steinberg, un élu municipal qui dispose d’un puissant pouvoir de persuasion.

Non seulement M. Steinberg est maire d’Hampstead, une des municipalités les plus riches au Canada, mais il est très engagé dans les affaires privées et publiques. On peut lire sur sa page Web qu’il détient un doctorat en psychologie, qu’il a enseigné à l’Université Concordia, qu’il dirige une affaire de logiciels permettant aux entreprises d’évaluer la satisfaction de leurs clients et la motivation de leurs employés.

Parangon de l’utralibéralisme  ‒ la psychologie au service des affaires ‒ , il est donc outillé pour bien comprendre ce que signifie un nettoyage ethnique et ce que ces accusations impliquent. Mais peut-être comprend-il moins bien ce que la démocratie veut dire, une démocratie qui ne serait pas déterminée par une doctrine néolibérale dans laquelle les droits privés censurent d’autres critères, comme le droit de débattre du sens des croyances et doctrines sociales.

Le projet de loi 21 a donc aux yeux Dr Steinberg une portée génocidaire. Dit plus brutalement, ce serait un crime contre l’humanité. Cette accusation gravissime est vraie ou fausse? Si elle est vraie, le projet de loi est ignoble; si elle est fausse, l’accusation doit être fermement condamnée par la classe politique. À ce stade-ci du processus parlementaire, elle est fausse pour d’innombrables Québécois, hommes et femmes, des musulmans, des juifs, des chrétiens, pratiquants ou pas.

Un sondage relativement récent révèle que plus de 70% de la population serait favorable au projet de loi. Ce fort pourcentage est un indice d’inclusion, ne signale rien d’une quelconque obsession identitaire nationale qui, c’est un euphémisme de le dire, vole bas depuis longtemps. Et le coup du bouc émissaire pour raviver un nationalisme ethnique est douteux, alors que le fantasme techno d’abolir le temps, l’espace et toutes les contraintes normatives colonise notre imaginaire. L’obsession est donc ailleurs, dans d’autres baudruches identitaires qui contribuent au morcellement social. Il est vrai cependant que toute tentative pour contrer cette atomisation est perçue comme réactionnaire, raciste, fasciste.

Quand des chroniqueurs, des universitaires ou Québec solidaire affirment que l’islamisme est un fantasme, ils reprennent en cœur la ritournelle des islamistes eux-mêmes. Les islamosceptiques s’apparentent à ce chapitre aux climatosceptiques : il n’y a pas de danger, le voile n’est qu’un bout de tissu, l’islamisme n’existe que dans la tête des méchants. Soyez tolérants et ça vous passera.
Vous irez défendre votre islamoscepticisme, vous les tolérants, auprès de ceux et celles qui se battent quotidiennement en Turquie, en Iran, au Maroc, en Algérie ou en Arabie Saoudite au risque de leur vie pour échapper à la loi des hommes ultareligieux; pour pouvoir danser librement, écrire librement; ne pas prier obligatoirement, critiquer l’islam sans se prendre une fatwa ou carrément une balle, un viol. Et n’en déplaise aux 250 universitaires de la lettre parue dans Le Devoir du 5 avril dernier, d’innombrables recherches, œuvres et témoignages vont exactement dans le sens contraire des recherches qu’ils évoquent pour soutenir leur thèse. « Pour les islamistes, affirme la philosophe Renée Frégosi,la France est vouée à devenir islamiste »… Elle aurait pu dire l’Occident. Le refus catégorique de prendre en compte le point de vue de ceux et celles qui craignent  pour leur vie, parce qu’ils critiquent l’islam, est aussi inquiétant que l’islamisme lui-même : il se nourrit d’une mauvaise conscience qu’apaiserait la soumission. Et le problème est moins la mauvaise conscience, nécessaire à toute transformation de soi, que le désir de soumission.

Pour faire du réchauffement climatique sa priorité, Québec solidaire  se détourne du problème délicat et compliqué  que représente l’enjeu de la laïcité : l’islamisme n’existe pas, «  liberté totale » quant au port des signes religieux. Cool! Quand viendra le temps de défendre la décroissance – c’est ce qu’implique la lutte au réchauffement climatique ‒, il sera singulièrement difficile de convaincre le plus grand nombre de sacrifier son confort, ses loisirs, ses excès numériques et touristiques : c’est mon droit, ma foi, ma life. Vous essaierez alors, vous les tolérants, de les convaincre du bien commun en solidarité avec le DrSteinberg et ses alliés libéraux, de gauche et de droite, qui blanchissent leur conscience tranquille avec des crédits carbones.

Brandir le racisme comme anathème, c’est sans doute ignorer ce qu’est le racisme : « une dévaluation d’autrui afin d’en tirer quelque avantage », selon Albert Memmi, mais c’est surtout instrumentaliser  une notion  concept hautement polémique à des fins de censure. Comme celles d’islamophobie et de xénophobie. Qu’il existe de l’hétérophobie  dans la société québécoise, comme dans n’importe quelle société, cela ne fait aucun doute. Le projet de loi 21 ne vise même pas l’interdiction du voile, mais une restriction.  Évoquer la discrimination est une tautologie, puisque tout règlement vise forcément à discriminer.  Parler, c’est discriminer; juger, c’est discriminer. La liberté n’a de sens que par la capacité de déterminer des limites, individuellement et collectivement. Éduquer, c’est notamment transmettre un savoir permettant aux individus de juger des limites. Accorder la liberté à ce qui est liberticide n’est plus la liberté.

Or ce que le projet de loi 21 vise ce n’est pas la foi de qui que ce soit, mais le signe ostentatoire d’une foi ‒ toujours hypothétique par ailleurs, a fortiori dans une société laïcisée et fortement marquée par le culte des libertés individuelles[1] ‒ dans certaines conditions très précises. Lors d’un génocide ou d’un nettoyage ethnique, c’est une filiation ethnique ou religieuse qu’un autre groupe vise à supprimer, physiquement et par la violence ‒ la violence symbolique est à prendre en compte. Ne pas faire cette nuance, c’est mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde, comme l’écrivait encore Albert Camus.

Texte envoyé au Devoir le 7 avril 2019 et non publié.



[1] Cette logique des droits illimités étant par définition illimitée, il n’y aurait aucun problème éthique à ce qu’une enseignante ou un enseignant se présente un jour devant sa classe affublé d’un costume du bonhomme Carnaval. L’argument des intégristes et des antiracistes à l’effet que ce n’est pas ce qu’on porte sur la tête qui détermine ses compétences, mais ce qu’on dans la tête, est d’une bêtise affligeante. L'acceptabilité est un phénomène sans limite qui accompagne le progrès des moeurs, lui-même illimité. On le voit bien dans la politique de QS. Hier favorable aux propositions de la commission Bouchard-Taylor, aujourd'hui considérées comme dépassées.La prochaine étape, déjà atteinte en fait, est de considérer comme légitime l'islamisation du monde.

Laïcité: la minorité des victimes vs la majorité tyrannique?


Dans un texte d’opinion  paru dans Le Devoir du 19 avril, trois universitaires de renom (P. Neveu, G. Leroux et M. Seymour) pourfendent le projet de loi sur la laïcité au nom des libertés religieuses,  notamment celle des enseignantes qui désirent porter le voile islamique dans leur classe. Il s’agit bien ici de protéger une minorité stigmatisée contre la majorité tyrannique.

Les trois auteurs  reprennent  en fait les mêmes arguments que tous les opposants au projet de loi, auquel ils opposent l’idée de « réserves de bienveillance, d’empathie et de modération » qui rendrait vaine toutes contraintes légales. Cette idée de réserves de bienveillance a certes des fondements anthropologiques indéniables, mais ce qui étonne dans leur texte, c’est qu’elles seraient spécifiques, innées sinon exclusives à la société québécoise.  

Ce n’est pas la première fois que des intellectuels font valoir ce trait substantialiste... essentialiste plutôt,  pour l’opposer à une loi sur la laïcité jugée arbitraire, liberticide, empruntée de surcroit à des modèles étrangers détestables, français et suisse. On doit alors comprendre que ces modèles républicains sont produits par des sociétés dénuées de réserves de bienveillance, qu’ils sont absolument contraires à l’esprit de tolérance et d’ouverture qui animerait toutefois les chartes canadienne et québécoise des droits et des libertés. Michel Seymour lui-même a déjà évoqué dans les pages du Devoir l’ « ADN » de la société québécoise, sorte de repoussoir naturel à toutes les formes d’intégrisme.  Or on sait que ce terme emprunté aux sciences de la nature est généralement invoqué pour défendre le caractère transcendant ‒ théologique ‒, d’une identité nationale, à quoi s’opposent pourtant Michel Seymour et ses cosignataires.

L’argument des auteurs est donc incongru : il condamne le projet de loi sur la laïcité parce qu’il aurait comme principal travers idéologique de se constituer au nom d’une identité nationale porteuse d’exclusion. Autrement dit, au nom des valeurs québécoises naturelles (réserves de bienveillance), les auteurs contestent le projet qui serait motivé par des valeurs québécoises, mais juridiques, politiques, donc artificielles…  

Je ne doute absolument pas que les auteurs pourraient nous expliquer que ces valeurs en réserve sont beaucoup plus profondes et déterminantes que les valeurs québécoises énoncées par François Legault par exemple, ou par les signataires du texte qui défendent le projet de loi 21. Ces derniers, dont je suis, incarneraient la majorité tyrannique, forcément liberticide. 

Cette vision manichéenne est cependant fausse pour la bonne raison que parmi cette majorité qui soutient le projet de loi, se trouvent des gens appartenant à la fameuse diversité culturelle, sociale et religieuse, dont des musulmans issus d’horizons multiples, des enseignantes et des enseignants de tous les niveaux, des artistes, des écrivains, des juristes, des croyants, des militants et des militantes pour les droits de la personne, des gens qui s’inquiètent à juste titre de la présence grandissante des intégristes dans la société, car leur idéologie est mortifère. Or ces derniers bénéficient, au nom des droits individuels et des identités minoritaires, du soutien d’intellectuels et de militants. Ces islamosceptiques refusent catégoriquement d’entendre le témoignage de ceux et celles qui ont été victimes d’exactions perpétrées par les islamistes dans leur pays, et qui nous préviennent de leurs tactiques de séduction. Le port du voile obligatoire en est une manifestation, les chartes des droits leurs armes de prédilection.

Contrairement à ce qu’affirment les auteurs, se pourrait-il que le projet d’une société laïque rassemble davantage qu’il ne divise, notamment autour du problème de l’intégrisme à combattre ? Il semble de plus en plus évident que la polarisation du discours est beaucoup moins entre une vision religieuse et laïque de la société, mais davantage entre ceux qui font de la revendication illimitée des droits une véritable religion et ceux qui défendent une plus grande cohésion de la société, notamment en ce qui a trait à l’éducation et aux valeurs communes à développer. Il est bien entendu  que ces valeurs vont au-delà d’une politique ultralibérale des droits individuels et de la question religieuse. Comme le faisait remarquer l’écrivain et économiste Bernard Maris, assassiné par les islamistes  dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier  2015, l’intégrisme  religieux  est favorisé par l’effondrement de larges pans de la société emportés par « la dictature de l’argent et de l’égoïsme ». L’intégrisme religieux et la tyrannie des droits sont les avatars de cette dictature. Si une société laïque, ce que Maris appelait la « fraternité anonyme », a la liberté pour horizon, celle-ci passe par la lutte contre tous les intégrismes.


Texte envoyé au Devoir le 24 avril 2019. Non publié.
Sur le même sujet et dans cette page: Laïcité et nettoyage ethnique


jeudi 24 janvier 2019

Jacques Lanctôt sur Mauvaise foi


Le progrès comme religion
JACQUES LANCTÔT
Journal de Montréal
Samedi 19 janvier 2019

Curieux paradoxe. Lorsqu’on était (pas si) jeune, on se donnait comme mission de toujours repousser les limi­tes pour pouvoir se réaliser pleinement, pour découvrir qui on est, et voilà quelqu’un, un intellectuel presque de ma génération, qui plaide en faveur du sacré et de la retenue, pour préserver « le mystère du monde ».

Comme si à force de revendiquer le ciel et l’impossible paradis sur terre, de progresser vers l’utopie, ce qui serait devenu une véritable religion, on avait brisé quelque chose de beau, on avait profané l’interdit. D’où l’inévitable mauvaise foi, comme dans culpabilité non avouée. D’où ce plaidoyer de l’auteur pour un
« monde nu, sans artifice », à la Réjean Ducharme, « le plus aima­ble des fantômes » qui le hante à jamais.

Citant, en exemple, trois catastrophes toutes dues à l’acti­vité humaine, le déraillement du train de Mégantic, la disparition du vol MH370 de la Malaysia Airlines et l’écrasement de l’Airbus A320 de la Germanwings, McMillan démontre la fragilité et les limites de la puissance et de la perfection tant recherchées, au nom du sacro-saint progrès.

Tout est dans tout, disait un célèbre philosophe chanteur. Il y aurait un lien « indirect, mais réel » entre le déraillement du train de Mégantic et la crise bancaire de 2008. La recherche intensive du profit – « on a besoi­n de 100 % de rendement à l’intérieur d’un an » – n’expliquerait pas tout, mais serait néanmoins à l’origine des nombreuses négligences criminelles.

Plus loin, l’auteur s’inquiète de la disparition du réel, cette
« relation sensible au monde », au profit du virtuel, ce
« cauchemar numérique ». Il compare ces biblio­thèques, qu’on peut maintenant visiter virtuellement, à leur destruction par le feu, l’eau ou les réductions budgétaires, et plaide en faveur du retour à l’hésitation, à l’ambiguïté, à l’incertitude, « bref tout ce qui fait l’huma­nité ».

Mauvais présage: Voulant visionner le documentaire de Serge Cardinal sur l’histoire de la bibliothèque, réali­sé pour célébrer la création de la Grande Bibliothèque nationale du Québec, il n’arrive pas à le trouver sur les étagères de la GB. Pourtant le film est inscrit comme étant disponible. « J’ai quand même consulté les biblio­thécaires : les deux copies sont restées introuvables. » Et de conclure: « Quelle ironie qu’il soit disparu alors qu’il est accessible sur le web! » Serons-nous un jour attrapés comme des mouches sous la grande Toile? se demande McMillan.

Il n’hésite pas à prendre parti dans le débat sur les signes religieux ostentatoires. Après avoir souligné la vacuité du projet de laïcité du Parti québécois, il dénonce l’inco­hérence politique flagrante de Québec solidaire et de son représentant d’alors, Amir Khadir, qu’il accuse de « faire le jeu d’un fondamentalisme religieux intolérant et intolérable, dont on ne peut dire sérieusement qu’il est étranger à toute visée politique ». Plus loin, il conti­nue à vilipender « les libéraux de gauche, ou d’extrême gauche, qui ne dénoncent pas ouvertement le fondamentalisme ». Ceux-ci font preuve « d’un aveuglement inquiétant et d’un manque de loyauté grave envers ceux et celles qui combattent l’intégrisme au nom de la démocratie ». Ces soi-disant progressistes de gauche, clamant tous azimuts leur tolérance et leur ouverture à l’autre et vantant le multiculturalisme, sont, en fait, les alliés objectifs des libéraux économiques, qui prônent les mêmes valeurs de rectitude politique.

On aura compris que cet ouvrage est une compilation de chroniques, opinions et analyses, souvent réécrites, parues dans différentes revues ou dans le quotidien Le Devoir.

Gilles McMillan élève sa voix inquiète et discordante dans le trop harmonieux concert social où trop souvent le monde il est beau, il est gentil. Il faut l’entendre.

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dimanche 25 novembre 2018

Une entrevue percutante avec le sociologue et philosophe Jean-Pierre Le Goff

Cliquez ici pour lire l'entrevue



Ce texte de Jean-Pierre Le Goff me touche tout particulièrement, d’abord parce qu’il évoque 1990, l’année de la naissance de Léo, mon fils, mais aussi la décennie où j’ai rencontré mon ami Miguel à l’école de nos enfants, sur ces comités bidons appelés l’Organisation de participation des parents et Conseil d’établissement: des instances crées par le gouvernement péquiste, mais non moins néolibéral, de Pauline Marois. Bref, en dépit de ce qui continuait à s’effondrer dans le système d'éducation et dans la société en général, on espérait agir pour que nos enfants aient le meilleur enseignement possible. Comme l'écrivait Ducharme, "on est des désespérés, mais on ne se découragera jamais".

Déjà l’école FACE, dite alternative, était gérée comme une entreprise; les parents trônaient sur un simulacre de Conseil comme des actionnaires symboliques et zombies. Le modèle allait se répandre, programme alternatif ou pas. Alternatif voulait surtout dire qu’au rythme de la musique et des arts, faute de soutien adéquat de la part de la direction, les enseignants et enseignantes tombaient en épuisement professionnel. Leurs chutes étaient cependant étouffées par la vertu morale qu’on attribue faussement aux arts, quand ceux-ci sont détournés de leur finalité créatrice au profit de l’adaptabilité et du conformisme social. Il est vrai que la distinction est de plus en plus difficile à faire.

C’est à cette époque que j’ai lu un des premiers essais de Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, qui a pour sous-titre,  La modernisation aveugle des entreprises et des écoles. Le Goff mettait notamment  le doigt sur les dérives de la gauche moderniste vers l’esprit d’entreprise doublé d’une tendance moralisatrice, le politiquement correct. On voit bien s'épanouir et s'exprimer cette tendance aujourd'hui, le Pacte de transition (ou de trahison?) en est un exemple éloquent. 

 Cette tendance moralisatrice de la gauche moderniste a pour fonction de creuser l’abîme qui sépare les bobos des ploucs, des beaufs ou des ringards. Ce qui conduisait Le Goff à écrire dans une formule sibylline : « Le moderniste de gauche est un moralisateur branché. » Comme à l’école FACE, son art de la communication et de la séduction, produit de la société du spectacle et de la culture du narcissisme, lui permet de projeter la faute sur l’autre, qui n’est pas toujours l’étranger contrairement à une idée reçue, et de passer, lui, pour un être vertueux, créatif, ouvert, tolérant, alors qu’il faudrait, pour des raisons d’écologie évidente, combattre vigoureusement son désir illimité de croissance et de mobilité, physique et identitaire, lui et ses productions dites artistiques, polluantes à l’os, contaminant l’air, l’eau, l’imaginaire et les mots. 

Combien faut-il de skidoo pour atteindre le niveau de destruction écologique (nature et culture confondues) produite non seulement par les caprices circassiens et lunatiques  de Guy Laliberté, mais les réalisations mégalomanes de Dominic Champagne (Moby Dick au TNM*), de la culture du divertissement relayée par Guy A. Lepage, par l'industrie de l'humour, les films de série B servant de stratégie de vente à l'industrie de l'automobile, etc. Combien faut-il de skidoo pour égaler en pollution le tourisme de masse, aussi cultivé et exotique puisse-t-il paraître, hors des sentiers battus, dit-on, la main posée sur le logo Mountain Equipment de son blouson high tech? Les voyages forment et déforment la jeunesse vieillissante, à la même vitesse qu'ils détruisent la planète**.

En amont de cet abîme entre le bobo et le plouc, se trouve un formidable travail de déculturation, ou d’acculturation, mis en œuvre par la société de consommation, l’idéologie technicienne et technocratique, un immense travail de déracinement et de destruction des cultures populaires, de migration vers les grands centres urbains afin de créer des parcs d'écologie artificielle. Forillon est un bel exemple, sinon la Gaspésie au grand complet. 

Je pourrais paraphraser un recueil de Joséphine Bacon et de José Acquelin, Nous sommes tous des sauvages. Hélas, ces sauvages deviennent des bouffons, esclaves de cirques dirigés par les barbares dont parlait Le Goff dès 1999. Comme le rappelle le grand écrivain George Steiner dans son terrible essai  Dans le Château de Barbe- Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture (1971), Théophile Gautier préfigurait peut-être déjà au XIXe siècle les horreurs de la Shoah en s’écriant : « La barbarie plutôt que l’ennui! »

La barbarie douce s’annonce violente. Vivement l'ennui.

* Cliquez ici pour lire le texte de Noémi Mercier paru dans L'actualité sur la production de Moby Dick au TNM en 2015.

** Cliquez ici pour écouter une longue entrevue avec l'ingénieur et auteur Philippe Bihouix sur les techniques qui pourraient avoir un impact positif sur l'environnement, et sur le mensonge de la croissance verte (le capitalisme ou le développement vert et durable). Bihouix défend les low-tech contre les high-tech (panneaux solaires, voitures électriques, etc.). En conclusion : on n'arrivera jamais à régler les problèmes environnementaux sans changer radicalement nos modes de vie liés à l'idéologie de la croissance économique et culturelle.