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mardi 30 juin 2020

James Baldwin, écrivain américain*

La vérité qui libère les Noirs libérera aussi les Blancs, mais ceux-ci ont du mal à l’accepter (1)
James Baldwin


Avant de voir le documentaire que lui consacre Raoul Peck, I’m not your negro (2016), je n’avais jamais entendu parler ni des livres ni de l’engagement de James Baldwin pour les droits civiques. Engagement périlleux, parce qu’il fut le compagnon de route de Medgar Evers, de Malcolm X et de Martin Luther King. Pourtant leur aîné, il est le seul des quatre militants à ne pas avoir été assassiné, alors que son discours antiraciste, ancré dans une critique très sévère de la société américaine, était loin de faire l’unanimité, tant du côté des extrémistes (suprémacistes blancs et séparatistes noirs) que de la gauche libérale oucontre-culturelle dite progressiste
C’est que Baldwin, parce qu’il était écrivain et libre penseur, a très vite su décoder les «rackets» qui se présentaient au garçon brillant et en colère qu’il était; colère ravivée quotidiennement par une pauvreté extrême, mais surtout par le sentiment de ne pas être considérés, lui et les siens, comme des humains. Une humiliation inscrite par quatre cents ans d’histoire dans l’institution, l’imaginaire et le mythe de la toute-puissance blanche étatsunienne. Ce que veut dire l’esclavage: dépossession, soumission, lynchage, torture, meurtre. L’histoire insiste moins sur le fait que l’abolition de l’esclavage au XIXe siècle ajoute l’hypocrisie à toutes ces horreurs. La déshumanisation sera dorénavant légitimée non seulement par la foi chrétienne et répandue par ses missionnaires, mais également par la science et ses apôtres du progrès affublés de chemise blanche. Or ce refus d’humanité ne peut pas être confondu avec ce que le pouvoir médiatique et politique appelle fallacieusement de nos jours le racisme, bien qu’il en soit la source. Cette confusion est terrible, parce qu’elle banalise ce qu’est le racisme réel et qu’elle empêche de trouver des réponses aux véritables enjeux sociaux qu’elle dissimule dans nos sociétés aujourd’hui. Cet aveuglement ne peut conduire qu’à l’aggravation de la violence ou au cynisme, à une montée aux extrêmes qu’on observe aujourd’hui dans les discours relayés par les médias. Au final, cette confusion produit le racisme, l’exclusion, l’intolérance, le crime, la guerre civile. C’est exactement la leçon de James Baldwin, qui n’a cessé, dans ses écrits et dans son engagement, d’alerter les consciences contre ce qu’il appelle l’innocence, le romantisme et l’irresponsabilité.
Le mot de «racket», c’est Baldwin lui-même qui l’utilise dans un essai qui remonte au début des années 1960, La prochaine fois, le feu. Le terme désigne couramment la criminalité urbaine ordinaire (drogue, prostitution, jeu, marché noir), mais Baldwin en prolonge le sens du côté de l’endoctrinement politico-religieux, chrétien et musulman, du dogmatisme cryptomarxiste ou de l’engouement pour les modes contre-culturelles telle la fausse révolution sexuelle. Le meilleur exemple de cette ambiguïté tient dans ce que l’écrivain rapporte au sujet de comportements durant la période du maccarthysme. Les théories de Wilhelm Reich sur la révolution sexuelle sont alors à la mode, tout comme la psychanalyse et le LSD. Baldwin raconte qu’il arrivait que des psys convainquent leur patient de dénoncer leurs amis communistes afin de s’émanciper, de gagner en croissance personnelle. Il remarque que certains d’entre eux, pour s’absoudre, s’engagèrent plus tard dans le mouvement des droits civiques(2)… On ne saurait mieux décrire les conditions historiques de la rectitude morale et politique qui s’apparente à de la mauvaise ou à de la fausse conscience. Ce sens critique aigu qu’avait Baldwin des motivations idéologiques, appliqué à ceux qui s’autoproclament progressistes, échappe hélas au film de Raoul Peck. Il confère pourtant toute sa radicalité aux analyses de l’écrivain, à sa perspicacité et à son honnêteté intellectuelle.
Pour se faire une idée de la sensibilité intellectuelle et littéraire de Baldwin, on doit savoir qu’il fut pasteur à un âge où son père adoptif, lui-même pasteur, pouvait encore le forcer à porter des culottes courtes. En dépit de son très jeune âge, ses sermons étaient si inspirés que les fidèles d’Harlem accouraient pour les entendre. Vingt ans plus tard, au début des années 1960, il avait abandonné le pastorat et la religion (du moins l’Église) depuis longtemps. Dans la jeune trentaine, il avait déjà connu un long exil en France et son talent littéraire était largement reconnu grâce à la publication de romans autobiographiques et à son engagement pour la défense des droits civiques. Baldwin ne prêchait plus la parole de Dieu dans les églises, mais portait très haut la parole de son peuple. Dans son essai La prochaine fois, le feu, il revient sur son adolescence afin de décrire son entrée dans l’Église chrétienne d’Harlem. Le récit est palpitant et riche en enseignement. Il est remarquable qu’il évoque cette période avec les termes de la séduction criminelle, du racket. Nous ne sommes pas très loin des faux-monnayeurs d’André Gide.
Un jour de la fin des années 1930, il fut présenté à un pasteur, une femme qu’il décrit comme «frappante de beauté et de dignité, dans les traits de laquelle se mêlaient l’Afrique, l’Europe et l’Amérique de l’Indien peau-rouge». Comme cette femme a beaucoup de prestige dans l’univers religieux de Harlem, elle fait une très forte impression sur le jeune Baldwin. En le voyant, elle s’exclame: «À qui appartient ce petit garçon?» Baldwin commente:
«Or cette expression, chose incroyable, était précisément celle qu’employaient les souteneurs et les racketeers [sic] de l’Avenue pour me proposer, avec autant de convoitise que d’ironie, de ‟passer le temps” avec eux […] À Harlem, on trouve toujours preneur. J’eus la chance (en fut-ce une?) de me retrouver dans le ‟racket” religieux au lieu d’un autre et de succomber à une séduction spirituelle bien avant de connaître aucune révélation charnelle. Car quand le pasteur me demanda avec son merveilleux sourire: ‟À qui est ce petit garçon?” mon cœur répondit aussitôt: ‟Mais à vous, bien sûr”(3)
Ce sentiment d’être la propriété de quelqu’un ravive tout le passé d’esclavage des ancêtres de Baldwin. Or cet esclavage peut se présenter paradoxalement sous les traits les plus charmants, les plus insidieux.
Un peu plus loin dans le même essai, Baldwin commente, exactement dans les mêmes termes, sa rencontre avec Elijah Muhammad, le grand leader de la Nation d’islam aux États-Unis. Homme plein de charme et de charisme, il invite Baldwin à se joindre à l’organisation de Chicago en qui il voit déjà un James X au côté de Malcolm. Baldwin écrit: «Et puis il se tourna vers moi avec son merveilleux sourire et me ramena près de vingt-quatre ans en arrière, au moment où cette femme m’avait demandé: ‟À qui est ce petit garçon”(4).» Cette fois-ci, il ne cédera pas à la séduction. Certes, Baldwin milite contre le racisme, mais il n’est pas favorable au séparatisme prôné par les Black Panthers et la Nation d’islam. Il décline donc sans hésiter la proposition d’Elijah. Quand celui-ci lui demande ce qu’il est devenu depuis qu’il a quitté l’Église chrétienne, Baldwin répond en substance qu’il n’est associé à aucun mouvement, qu’il est écrivain et qu’il veut rester libre. Jamais peut-être la vocation d’écrivain n’aura raisonné à un tel point comme l’expression de la liberté dans la vie de James Baldwin.
Outre cette affaire de séduction et de racket, la responsabilité que Baldwin attribue aux progressistes blancs dans le succès de la Nation d’islam et des Black Panthers me semble significative, tellement elle fait figure de leçon politique, de mise en garde contre l’extrémisme:
«Que ce soit dans des discussions publiques ou privées, tous les efforts que j’ai pu faire pour expliquer les origines du mouvement musulman et les raisons de son succès ont été accueillis avec une indifférence révélatrice du peu de rapport qui existe entre les positions apparentes des progressistes et leurs réactions profondes, entre, même, ce qu’ils savent et ce qu’ils sont, révélatrice finalement de leur compétence à parler sur et en faveur du Noir en tant que symbole ou victime, mais de leur incapacité à voir un homme en lui (5)
Ce n’est pas d’aujourd’hui que le discours victimaire porte son lot de bénéfice symbolique sans rien changer à la réalité des victimes.
James Baldwin était donc ce genre d’écrivain de la plus haute exigence littéraire, pouvant révéler quelque chose du monde dans un langage qui ne soit pas univoque ou dogmatique, car au carrefour de la littérature, du religieux et de l’engagement politique. À la limite de la folie sans doute, comme il l’évoque souvent lui-même, de la solitude, du doute; du risque en tout cas de vivre passionnément, de donner et d’aimer, de surmonter la haine même de ce qui peut vous tuer tous les jours, parce que vous êtes Noir, homosexuel, Juif, Irlandais, Amérindien, femme, pauvre: «L’objet de la haine, écrit-il dans «Ici dragons»,   n’est jamais, hélas, situé commodément quelque part à l’extérieur, mais se trouve assis sur vos genoux, bouillonnant dans vos tripes et dictant au cœur des battements. Ignorer ce fait, c’est courir le risque de devenir une imitation – et donc une continuation – des principes qu’on s’imagine mépriser(6).»
C’est la grandeur de James Baldwin de n’être pas devenu «une continuation des principes» du suprémacisme blanc américain, ou son imitation inversée. Il a su démonter les mécanismes sous-jacents à ce racisme fondé sur le déracinement généralisé de la population américaine. Dans un dialogue avec l’anthropologue Margaret Mead, publié sous le titre Le racisme en question, Baldwin écrit: «Nous sommes tous des exilés». Ce à quoi Mead répond: «Oui, nous sommes tous en exil, personne n’a encore trouvé sa place sur terre(7).» C’est le mythe d’infaillibilité de l’Amérique, de sa mélodie du bonheur, qui se trouve ici dévoilé: ce mythe blanc dissimule, selon Baldwin, une peur effroyable de vivre, une apathie émotionnelle et morale monstrueuse, qui s’incarne dans l’obsession du pouvoir, mais aussi dans l’idéal aberrant de pureté et d’innocence qui caractérise la société américaine, idéal qui produit un sentimentalisme exacerbé tout en entretenant une ignorance sur soi autant que sur sa propre société. James Baldwin ne cessera pourtant jamais de se revendiquer américain, persuadé que la richesse éventuelle de ce pays passe par la mixité, la collaboration, la reconnaissance réciproque par-delà la couleur de la peau. Il ne cherchait pas à désigner des coupables à l’histoire de l’esclavage, mais des individus et des institutions responsables dans la société qui est la nôtre: «Si nous sommes ce que les circonstances font de nous, nous sommes, aussi, ce que nous faisons de nos circonstances. C’est là peut-être la clé de l’histoire, puisque nous sommes l’histoire (8)…»
Cette conception de l’histoire avancée par Baldwin trouve un écho dans la conclusion au documentaire Les routes de l’esclavage. L’historien Vincent Brown, de l’Université Harvard, affirme en effet qu’
«[on] aura vraiment progressé le jour où on reconnaîtra tous l’esclavage comme faisant partie de notre histoire commune. L’histoire de l’esclavage n’est pas l’histoire de Noirs ni juste celle de la colonisation blanche. L’histoire de l’inégalité des hommes est notre héritage à tous, que nous devons tous combattre. Les Blancs ne doivent pas se considérer uniquement comme des descendants des propriétaires d’esclaves, mais aussi comme des descendants d’esclaves, les Noirs comme des descendants de propriétaires d’esclaves. On doit considérer qu’on a hérité des structures fondamentales de ces sociétés. Ce qu’on a fait de ces inégalités dépend entièrement de nous. C’est ce qui peut vraiment nous aider à aller de l’avant en tant que société (9)
On pourrait faire tenir toute la pensée sensible de James Baldwin dans un passage magnifique de La prochaine fois, le feu, où il tente de définir l’amour, le souffle spirituel même de sa pensée: 
«J’emploie le mot amour ici non pas seulement au sens personnel mais dans celui d’une manière d’être, ou d’un état de grâce, non pas dans l’infantile sens américain d’être rendu heureux mais dans l’austère sens universel de quête, d’audace, de progrès. C’est donc là ma thèse que les tensions raciales qui menacent aujourd’hui les Américains ne peuvent s’expliquer par une profonde antipathie – en fait bien au contraire – et que les couleurs de peau n’y jouent qu’un rôle symbolique. Ces tensions ont leurs racines dans ces mêmes profondeurs d’où jaillissent l’amour, ou le crime. Les craintes ou les aspirations personnelles de l’homme blanc – secrètes pour lui et inexplicables – il les projette sur le Noir. Il ne saurait se libérer du pouvoir tyrannique que le Noir exerce sur lui qu’en consentant pratiquement à être noir lui-même, à devenir partie de cette nation dansante et souffrante qu’aujourd’hui il observe pensivement des hauteurs de sa puissance solitaire et que, armé de chèques de voyage spirituels, il visite furtivement une fois la nuit tombée (10)
L’œuvre de James Baldwin est à rapprocher de celle de Pier Paolo Pasolini par la rage, l’amour et l’acuité du regard qu’elle porte sur notre société, qui croit échapper à sa douleur en s’enfonçant dans l’hédonisme de consommation, qui tend à détruire ce qu’il y a de meilleur dans la culture, de vivant. Cette œuvre devrait être rendue beaucoup plus accessible qu’elle ne l’est. Je pense notamment à l’essai La prochaine fois, le feu, mais aussi au dialogue avec la grande anthropologue américaine, Margaret Mead, Le racisme en question. Ce livre devrait être réédité d’urgence, tellement le sujet abordé demeure brûlant d’actualité. On y découvre que les vérités de chacun, sans être universelles, peuvent au moins être discutées, même dans le conflit et le malentendu. Paradoxalement, c’est peut-être par la nuance qu’on parviendra à effectuer les changements les plus radicaux, à moins que le véritable changement soit de conserver le monde tel qu’il est (mais comment est-il? Peut-on encore le reconnaître?), dans cette manière d’être évoquée plus haut par Baldwin, c’est-à-dire «dans l’austère sens universel de quête, d’audace, de progrès», ce qu’il appelle l’amour. C’est encore ce que semble exprimer James Baldwin quand il dit à Margaret Mead qu’«on peut me considérer comme conservateur si on tient compte de ce que je juge précieux (11)". 
Et c’est ici qu’on découvre que ce qu’on dénonce de nos jours sous le terme d’appropriation culturelle est peut-être davantage un problème de déculturation, ou d’acculturation, qui frappe l’ensemble de la société. Déculturation qui a pour conséquence le déclin de la parole publique (Lasch) et de la passion pour le monde (Arendt). On oublie que c’est au nom du progrès et de la civilisation qu’on a aboli l’esclavage au XVIIIe siècle, mais pour donner une explication scientifique à l’infériorité des Noirs, voire leur désir de soumission aux Blancs, eux-mêmes contraints de les dominer. Les grand empires occidentaux étaient ainsi justifiés de coloniser l’Afrique et de substituer le travail forcé à l’esclavage. Au nom de la civilisation et du progrès, on faisait disparaître l’humanité de tout un continent. Et comme le disait Baldwin, l’homme blanc faisait en même temps disparaître sa propre humanité, mais sans s’en rendre compte.
Les films et les spectacles qui prétendent réconcilier les peuples et les cultures, réparer les torts, réussissent seulement, plus souvent qu’autrement, à neutraliser l’histoire et à chanter les louanges du progrès. L’idéologie progressiste n’est en tout cas jamais remise en question. Le discours de ces productions édifie la société actuelle et laisse généralement entendre ce qu’une minorité veut entendre, alors que la majorité hausse les épaules d’impuissance ou d’indifférence: nos sociétés sont bien meilleures qu’avant, nous avons gagné en civilité, continuons, allons de l’avant, le meilleur est devant, courons-y vite! Et la déculturation de suivre son cours, de progresser.
Il n’est pas facile de mettre le doigt sur ce que dissimule exactement ce discours édifiant. Ces «grandes œuvres» commémoratives font appel à des mises en scène à la fine pointe de la technologie. Or celles-ci tendent à faire disparaître le réel en donnant l’illusion de le faire apparaître. Je parle ici de technologie, pas des arts et des techniques littéraires de la scène ou du cinéma. C’est d’ailleurs l’argument qu’a d’abord fait valoir Robert Lepage aux représentants autochtones qui demandaient de jouer dans la production du Théâtre du Soleil, Kanata, pour des raisons d’équité et de représentativité. Nous avons intégré à la mise en scène des images enregistrées de témoins autochtones, a-t-il dit. Cette présence virtuelle compenserait leur absence réelle. Il me vient en mémoire que c’est aussi le but du fameux spectacle de réalité virtuelle qu’il signait avec Alberto Manguel, La bibliothèque la nuit. On peut affirmer que Robert Lepage est un maître reconnu mondialement de ce genre de mise en scène. Sa compagnie ne s’appelle pas Ex machina pour rien.
Je suis frappé par le fait que ceux qui demandent de faire partie des distributions dramatiques ne s’interrogent pas sur les œuvres elles-mêmes, sur leur composition. Certains vont jusqu’à réclamer leur disparition pure et simple de la programmation. C’est à croire que la censure et la virtualité sont les deux faces d’un même désir de disparaître, que porte en creux la religion du progrès.
James Baldwin, qui était particulièrement sensible au racisme et à la déshumanisation qu’il induit, à la déculturation du monde aussi, est décédé il y a un peu plus de 30 ans, le 1er décembre 1987, dans sa maison de Saint-Paul-de-Vence, en France, à l’âge de 63 ans.



1-James Baldwin, Chassés de la lumière 1967-1971 (paru sous le titre No name in the street en 1972), Ypfilon éditeur, 2015, p. 129.
2- "Ici dragons" dans Retour dans l'oeil du cyclone, Christian Bourgois, 2015, p. 203.
3- La prochaine fois, le feu, op.cit. p. 37.
4-Ibidem, p. 90.
5- Ibidem, p. 81.
6- « Ici dragons », op. cit.  p. 206.
7- James Baldwin et Margaret Mead, Le racisme en question, Calmann-Lévy, 1972, p. 102-103
8- Retour dans l’œil du cyclone, p. 164.
9- Les routes de l’esclavage, documentaire en quatre épisodes de Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant, France, 2018, 208 minutes.
10- La prochaine fois, le feu, p. 138-139.
11- Le racisme en question, op.cit. p. 210


* Ce texte est paru dans en 2018 dans Mauvaise foi. Essai sur la religion du progrès, Éditions Somme toute. 

jeudi 20 février 2020

Le négatif ou l'envers, rêveries du Grand Corbeau



Montréal


On croit vivre ailleurs que dans ses rêves, mais faisons l'hypothèse inverse: nous ne les avons jamais quittés, nos rêves nous veillent.
Anne Dufourmantelle, Intelligence du rêve. Fantasmes, apparitions, inspiration, 2012






...la racine du mal, c'est la rêverie. Elle est l'unique consolation, l'unique richesse du malheureux, l'unique secours pour porter l'affreuse pesanteur du temps; un secours bien innocent, d'ailleurs indispensable.
Simone Weil, Lettre à Joë Bousquet, 1942



Montréal

Si la révolution est notre mystique et le restera quelle que soit la cruauté des autels sur lesquels on a sacrifié ses idéaux, c’est parce qu’elle fait signe vers un envers, une négativité porteuse d’une liberté inaliénable qu’à un moment de l’histoire on affronte, on défend, au péril de sa vie. Risquer sa vie pour la révolution est constituant de notre humanité, il ne peut pas, me semble-t-il, en être autrement, même lorsque les cieux pacifiques de la démocratie semblent porter leurs augures très loin vers le futur.
Anne Dufourmantelle, Éloge du risque





Nous daubons tous allègrement sur les particularismes de classe, mais bien peu nombreux sont ceux qui souhaitent vraiment les abolir. On en arrive ainsi à constater ce fait important que toute opinion révolutionnaire tire une part de sa force de la secrète conviction que rien ne saurait être changé. 
George Orwell, Le Quai de Wigan, 1937


Florence



Les travailleurs ont besoin de poésie plus que de pain. Besoin que leur vie soit une poésie. Besoin d’une lumière d’éternité.
Seule la religion peut être source de cette poésie.

Ce n’est pas la religion, c’est la révolution qui est l’opium du peuple.

La privation de cette poésie explique toutes les formes de démoralisation. 
S.Weil, "Mystique du travail", La pesanteur et la grâce



Montréal





Palerme


La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens l’athéisme est une purification. Je dois être athée avec la partie de moi-même qui n’est pas faite pour Dieu. Parmi les hommes chez qui la partie surnaturelle d’eux-mêmes n’est pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont tort. 
S.Weil, L'athéisme purificateur", La pesanteur et la grâce.


Venise



Une société à prétention divine comme l'Église est peut-être plus dangereuse que l'ersatz de bien qu'elle contient que par le mal qui la souille.
   Une étiquette divine sur du social: mélange enivrant qui enferme toute licence" Diable déguisé.
S. Weil, "Les gros animal"



Montréal

Aimer purement, c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime.
Simone Weil,  La Pesanteur et la Grâce.




La politique prend naissance dans l'espace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque-chose de fondamentalement extérieur-à-l'homme. Il n'existe donc pas de substance véritablement politique. la politique prend naissance dans l'espace intermédiaire et elle se constitue comme relation.
Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique?


Montréal



Toute séparation est un lien.
S.W. "Metaxu", La pesanteur et la grâce






Il nous incombe encore de faire le négatif; le positif nous est déjà donné.
 F. Kafka, Méditations



Le moi, ce n'est que l'ombre projetée par le péché et l'erreur qui arrêtent la lumière de Dieu, et que je prends pour un être.
Simone Weil, "Effacement", La pesanteur et la grâce.





Mets-toi à l'épreuve de l'humanité. Elle fait douter le douteur et croire le croyant.
F. Kafka 



Montevideo


Nous participons à la création du monde en nous décréant nous-mêmes.
S. Weil, "Décréation", La pesanteur et la grâce.
 


Canton de l'Est


L'âme qui passe la tête hors du ciel mange l'être. Celle qui est à l'intérieur mange l'opinion.
S. Weil, "Illusions", La pesanteur et la grâce.


 

Thermes de Caracalla, Rome, 2016


Faire l'inventaire ou la critique de notre civilisation, qu'est-ce à dire? Chercher à tirer au clair d'une manière précise le piège qui a fait de l'homme l'esclave de ses propres créations. Par où s'est infiltrée l'inconscience dans la pensée et l'action méthodiques? L'évasion dans la vie sauvage est une solution paresseuse. Il faut retrouver le pacte originel entre l'esprit et le monde dans la civilisation même où nous vivons. C'est une tâche au reste impossible à accomplir à cause de la brièveté de la vie et de l'impossibilité de la collaboration et de la succession. Ce n'est pas une raison pour ne pas l'entreprendre.
S. Weil, "Algèbre". 



Montevideo



"On remua la paille à l’aide de bâtons et l’on y trouva l’artiste de la faim.

— Tu es encore là sans manger? demanda l’inspecteur. Quand arrêteras-tu donc enfin?

 — Pardonnez-moi tous, murmura l’artiste de la faim; seul l’inspecteur, qui tenait une oreille contre la grille, comprit ce qu’il disait.

—Bien sûr, dit l’inspecteur en portant le doigt à son front pour signaler au personnel l’état dans lequel se trouvait l’artiste de la faim, nous te pardonnons.

— J’ai toujours voulu que vous admiriez ma faim, dit l’artiste de la faim.

   Mais nous l’admirons, dit l’inspecteur, prévenant.

  Vous ne devriez pourtant pas l’admirer, dit l’artiste de la faim.

— Eh bien, soit! Alors nous ne l’admirons pas, dit l’inspecteur, et pourquoi donc ne devons-nous pas l’admirer?

 — Parce que je dois m’affamer, je ne peux pas faire autrement, dit l’artiste de la faim.

— Voyez-vous ça! dit l’inspecteur, et pourquoi ne peux-tu pas faire autrement?

— Parce que je..., dit l’artiste de la faim qui levait un peu sa petite tête et parlait en avançant ses lèvres comme pour donner un baiser, tout près de l’oreille de l’inspecteur pour qu’aucune de ses paroles ne se perde, ...parce que je n’ai pas pu trouver d’aliments qui me plaisent. Si je les avais trouvés, crois-moi, je ne me serais pas fait remarquer, et je me serais rempli le ventre comme toi et les autres. Ce furent ses derniers mots, mais dans ses yeux éteints on pouvait lire la ferme conviction, même si elle était désormais sans fierté, qu’il continuait à s’affamer.

«Maintenant, mettez-moi un peu d’ordre», dit l’inspecteur, et l’on enterra l’artiste de la faim avec la paille. Dans la cage on mit une jeune panthère. Ce fut, même pour les esprits les plus apathiques, une amélioration sensible que de voir cette bête sauvage s’agiter dans cette cage si longtemps inhabitée. Elle ne manqua de rien. Les gardiens, sans avoir besoin de beaucoup réfléchir, lui apportaient la nourriture qui lui plaisait; même la liberté ne semblait pas lui manquer; ce corps noble, doué de tout ce qui était nécessaire au point de se déchirer, semblait porter en lui la liberté; elle paraissait placée quelque part dans sa mâchoire; et la joie de vivre sortait de sa gueule avec une telle passion qu’il n’était pas facile pour les spectateurs de lui tenir tête. Mais ils se dominaient, se pressaient autour de la cage et ne voulaient plus la quitter."


F. Kafka:  "Un artiste de la faim", http://www.alain.les-hurtig.org/pdf/artiste.pdf



Cliquez sur l'image pour lire la nouvelle de Kafka, "Un artiste de la faim"

L'homme d'aujourd'hui ressemble assez à une guêpe coupée en deux qui continuerait à se gaver de confiture en faisant comme si la perte de son abdomen n'avait aucune espèce d'importance.
George Orwell cité par Bruce Bégout, De la décence ordinaire.



 

Montréal

La première idolâtrie était assurément peur des choses, mais aussi, en relation avec cette peur, peur de la nécessité des choses, et en relation avec celle-ci, peur de la responsabilité pour les choses. Cette responsabilité apparaissait si énorme qu’on n’osait même pas en charger un être unique placé en dehors de l’humanité, car le poids de la responsabilité humaine, même la médiation d’un seul être n’aurait pu suffisamment l’alléger, les relations avec un seul être auraient encore été par trop entachées de responsabilité; c’est pourquoi l’on chargea chaque chose d’être responsable pour elle-même, bien plus, on chargea encore chaque chose d’une responsabilité relative pour l’homme.
F. Kafka



Montréal


Si le mot "chaise" n'existait pas, nous ne saurions pas où nous asseoir.
Yann Moix, Orléans



 
Port de Marseille


Comme la pensée collective ne peut exister comme pensée, elle passe dans les choses (signes, machines...). D'où ce paradoxe : c'est la chose qui pense et l'homme qui est réduit à l'état de chose.
S. Weil, "Algèbre"


Sur un camion de fête foraine, San Leone, Sicile

Faute d'idoles, il faut souvent, tous les jours ou presque, peiner à vide.
S. Weil, "Idolâtrie".


Dans le port de Montevideo, Uruguay

Spiritualité du travail. Le travail fait éprouver d’une manière harassante le phénomène de la finalité renvoyée comme une balle; travailler pour manger, manger pour travailler… Si l’on regarde l’un des deux comme une fin, ou l’un et l’autre pris séparément, on est perdu. Le cycle contient la vérité. 

« Un écureuil tournant dans sa cage et la rotation de la sphère céleste. Extrême misère et extrême grandeur.

            C’est quand l’homme se voit comme un écureuil tournant dans une cage circulaire, que, s’il ne ment pas, il est proche du salut. 
S.Weil, "Mystique du travail", La pesanteur et la grâce.




Montevideo


Travail manuel. Pourquoi n’y a-t-il jamais eu un mystique ouvrier ou paysan qui ait écrit sur l’usage du dégoût du travail? Ce dégoût qui est si souvent là, toujours menaçant, l’âme le fuit et cherche à se le dissimuler par réaction végétative. Il y a danger de mort à se l’avouer. Telle est la source du mensonge propre aux milieux populaires. (Il y a un mensonge propre à chaque niveau.)

            Ce dégoût est le fardeau du temps. Se l’avouer sans y céder fait monter.
            Le dégoût sous toutes ses formes est une des misères les plus précieuses qui soient données à l’homme comme échelle pour monter. 
S. Weil, "Mystique du travail"


Rome


 
Biennal d'art contemporain de Venise 2015





Théâtre de Taormina, Sicile

Tout le monde tient le beau pour le beau,
c’est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c’est en cela que réside son mal.

Lao Tseu, cité par Roland Jaccard ("Le billet du Vaurien", Causeur).

 




Humahuaca, Argentine, janvier 2013

Nous n'avons pas à acquérir l'humilité. L'humilité est en nous. Seulement nous nous humilions devant de faux dieux.
S. Weil, "Idolâtrie", La pesanteur et la grâce.

 
Montevideo, Uruguay, 2013


 

Jujuy, Argentine, janvier 2013

Il y a des cas où une chose est nécessaire du seul fait qu'elle est possible.
S.Weil, "La nécessité et l'obéissance", La pesanteur et la grâce.

Des vieux jouent à la scopa, Palerme, Sicile, 2017

Agir, non pour un objet, mais par une nécessité. Je ne peux pas faire autrement. ce n'est pas une action, mais une sorte de passivité. Action non agissante.
S. Weil, "La nécessité et l'obéissance", La pesanteur et la grâce









Montevideo



La tension qui existe entre le monde subjectif du moi et le monde objectif, entre l’homme et le temps, voilà le problème principal de tout art. Voilà avec quoi doit se battre tout peintre tout écrivain…Rimbaud va même au-delà des mots. Il métamorphose les voyelles en couleurs. Par ce sortilège de sons et de couleurs, il se rapproche des pratiques magiques qu’on trouve dans les religions des peuples primitifs. Ceux-ci, pénétrés par l’angoisse et par l’ombre, s’agenouillent devant diverses idoles de bois et de pierre. Mais le progrès a entraîné une baisse de la matière première. Nous nous idolâtrons nous-mêmes. Mais du coup, nous n’en sommes que plus profondément et plus durement  étreints et pétris par les ombres et l’angoisse.  
 Gustav Janouch rapportant les paroles de F. Kafka dans Conversations avec Kafka.


Picasso, Chicago
L'individu moderne, c'est ce qui reste de la personne lorsque les idéologies romantiques sont passées par là, c'est une idolâtrie de l'autosuffisance forcément trompeuse, un volontarisme antimimétique qui provoque aussitôt un redoublement de mimétisme, une soumission plus complète à un collectif toujours plus réduit aux entraînements futiles de la mode, toujours exposé, du même coup, aux tentations totalitaires.
René Girard, Quand ces choses commenceront




Un être sans monde est plus réceptif au pacte faustien qu'une vie incarnée.
Bruce Bégout, De la décence ordinaire 

 
 
Millenium Park, Chicago, 2010



 Le gros animal est le seul objet d'idolâtrie, le seul ersatz de Dieu, la seule imitation d'un objet qui est infiniment éloigné de moi et qui est moi.

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La société est la caverne, la sortie est la solitude.
S.W. "Le gros animal"

 
Millenium Park, Chicago, 2010


Contempler le social est une voie aussi bonne que se retirer du monde. C'est pourquoi je n'ai pas eu tort de côtoyer si longtemps la politique.
S. W., "Les gros animal"



Trump Tower, Chicago, 2010

L'idolâtrie est donc une nécessité vitale dans la caverne. Même chez les meilleurs, il est inévitable qu'elle limite étroitement l'intelligence et la bonté.
S. Weil, "Idolâtrie"





Arles


De quel poids pèsent nos rêves devant la technicisation du monde, son hostilité grandissante aux vivants, à leurs conquêtes, leurs appétits de prédateurs?
A. Dufourmantelle, 2012




Montréal


La plus sûre façon de trahir, la plus avantageuse aussi, est de rester « fidèles par idées »; mieux vaudrait encore rester fidèles par le rêve, puisque les hommes sont davantage couleur de leurs songes que de leurs pensées : les uns sont habillés de prés et de bois, les autres de la lumière citadine des enseignes, d’autres du soleil prudent qui tombe sur les bâtisses; mais la plus vraie livrée de l’homme est celle des rapports qui l’unissent à la souffrance. Jamais une douleur n’a menti.

Armand Robin, L’homme sans nouvelle





Paris


Dans la mesure où il s'accepte, l'homme s'enfonce dans la profondeur de sa nature qui est négation. Ainsi, ne sois pas toi si tu ne veux pas être perdu.
    Tu sais que ce n'est pas la recherche du bonheur qui est le grand mobile des actions des hommes, mais le souhait inhérent à chacun de tes actes "Ne pas être celui que je suis."
Basile Sureau, en exergue à La connaissance du soir, de Joë Bousquet, 1947


 
Un Vénitien, 2015


Qu'importe ce qu'il y a en moi d'énergie, de dons, etc? J'en ai toujours assez pour disparaître.
Simone Weil, "Effacement", La pesanteur et la grâce.




Arles


Laisse les couillons profiter du monde, et puis, après, tu pourras, comme moi, envier leur bonheur, douloureusement, toute ta vie.
 Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes



Souffrance: supériorité de l'homme sur Dieu. Il a fallu l'Incarnation pour que cette supériorité ne fût pas scandaleuse.
Simone Weil, "Le malheur", La pesanteur et la grâce.

 Faute de croire soi-même, on peut croire en ceux qui croient, écrivait Jean Baudrillard je ne sais plus où.


Ce qui pleure, c'est ce qui change, même si c'est pour le meilleur.
Pier Paolo Pasolini, Les Cendres de Gramsci, 1956



On croit que la pensée n'engage pas, mais elle engage seule, et la licence de penser enferme toute licence. ne pas penser à, faculté suprême. Pureté, vertu négative.
S. Weil, "Le Mal", La pesanteur et la grâce.

Bologne, 2015

Souiller, c'est modifier, c'est toucher. Le beau est ce qu'on ne peut vouloir changer. Prendre puissance sur, c'est souiller. Posséder, c'est souiller.
Aimer purement, c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime.
 Simone Weil, "Amour",  La presanteur et la grâce.



Bologne, 2015

S'il est vrai que la politique n'est hélas rien d'autre qu'un mal nécessaire à la conservation de l'humanité, celle-ci a alors effectivement commencé à disparaître du monde, c'est à dire que son sens a viré en absence de sens.
Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique?



Rome



 D'où nous viendra la renaissance, à nous qui avons souillé et vidé tout le globe terrestre?
Du passé seul, si nous l'aimons.
 S.W. L'harmonie sociale



Être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des péchés par loyauté, à ne pas pousser l'ascétisme jusqu'au point  où il rendrait les relations amicales impossibles, et à accepter finalement d'être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l'amour porté à d'autres individus.
George Orwell cité par Bruce Bégout, De la décence ordinaire


https://www.gillesmcmillan.com/2020/02/la-vertu-du-heron.html
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 Grand Corbeau rêvé en vrai au coin des rues Laurier et Mentana, à Montréal, le 8 février, 2020. Présage de quel envers





Tu ne pourrais être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu.
                        S.W. « L’harmonie sociale »







On est des désespérés, mais on ne se découragera jamais.
R. Ducharme, L'hiver de force