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 par Bernard Émond, cinéaste et écrivain

 

Article paru dans la revue L'action nationale. Cliquez ici pour lire l'article dans la revue.

 

 

 

Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil.
– Charles Péguy,
Notre jeunesse.

Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien.
– Albert Camus,
La Peste

 

 

Faisons comme si la parole des intellectuels avait encore du poids dans le Québec contemporain, et par parole, je n’entends pas babillage médiatique, intervention de quatre-vingt-dix secondes sur une chaîne d’information continue, entretien festif dans une émission littéraire, blogue plébiscité par quelques milliers de clics. Faisons comme si, et posons la question. Que doit-on attendre des intellectuels dans le combat politique pour l’indépendance ?

 

Deux choses, il me semble : d’abord, nous rappeler pourquoi nous devrions faire l’indépendance et ensuite nous dire pourquoi, sans un improbable sursaut de volonté collective, nous ne la ferons pas.

 

Nous devrions faire l’indépendance, parce que sans elle nous sommes morts comme peuple. Dans trente, dans cinquante, dans cent ans il y aura bien, sur le territoire de cette province, des gens qu’on continuera à appeler Québécois, mais ils seront québécois comme nos voisins sont ontariens. Une collection d’individus habitant le même espace ne fait pas un peuple.

À quoi peut bien servir l’indépendance politique si elle n’est pas l’indépendance d’un peuple ? À quoi peut bien servir l’indépendance, sinon à garantir la pérennité d’un peuple ayant en commun une histoire, une culture, des coutumes, des institutions et une communauté d’origine ou d’attachement (1) ? À quoi peut bien servir l’indépendance si ce n’est à garantir les conditions d’existence d’une mémoire commune qui puisse fonder l’action ?

Ne me parlez pas d’une indépendance qui ne serait rien d’autre qu’une version francophone du multiculturalisme canadien. Ne me parlez pas d’une indépendance vidée de son poids de chair, d’une indépendance purement formelle, purement juridique, fondée par exemple sur les abstractions d’une charte des droits et du français langue commune. Et d’abord, ça ne marchera pas. On aura beau imposer le français avec toutes les lois du monde, on n’en fera pas autre chose qu’une langue véhiculaire, pauvre, comme celle qu’on utilise à Montréal quand il n’y a pas moyen de faire autrement. Il n’y a pas de langue sans un fonds partagé d’histoire et de culture, ou alors c’est une langue dans laquelle la poésie est impossible. De toute manière, dans une logique de droits individuels, avec les francophones maintenant minoritaires sur l’île de Montréal, la loi 101 n’a aucune chance de survivre à long terme, et son abolition ne fera au fond qu’accélérer le mouvement de dissolution qui nous entraîne déjà.

L’indépendance ne peut être que celle d’un peuple, et un peuple n’est pas une abstraction juridique. Elle ne peut être faite que par un peuple de chair, attaché à une histoire et une culture communes, pas par une collection d’individus qui n’ont en commun que le rêve de l’extension illimitée de leurs droits et de l’assouvissement immédiat de leurs désirs de consommation. Mais j’ai bien peur que c’est ce que nous soyons en train de devenir. J’ai bien peur que notre peuple soit en train de mourir. Et, malgré tout, nous refusons le sursaut politique qui nous permettrait de survivre. Pourquoi ?

Aux intellectuels qui auront la tâche d’expliquer notre démission, il faut rappeler cette phrase de Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Une phrase qui rappelle la vieille boutade : « les marxistes ont plus de facilité à expliquer pourquoi les ouvriers devraient faire la révolution que pourquoi ils ne la font pas ».

Jacques Parizeau, le soir du 30 octobre 1995, avait nommé, avec raison, l’argent et des votes ethniques comme causes de la défaite référendaire. Le tollé qu’avait suscité son intervention annonçait des beaux jours pour la rectitude politique. On l’avait accusé, justement, de voir ce qu’il voyait, et encore plus de le dire. Mais il y a une chose qu’il n’a pas dite, c’est que nous, Québécois francophones, sommes les principaux responsables de la défaite : nous sommes près de 40 % à avoir voté non. Faut-il rappeler les 99,5 % de oui pour l’indépendance norvégienne en 1918, ou les 77 % de oui en Estonie en 1988, dans un petit pays qui compte 30 % de Russes ?

Et il y a eu l’après-référendum. Le combat, qui aurait alors dû continuer avec vigueur, a tourné en eau de boudin non seulement à cause des atermoiements, de la faiblesse et de la vanité de nos dirigeants politiques, mais aussi, surtout, à cause de notre propre veulerie. La nôtre. Et maintenant, 25 ans plus tard, même à l’extérieur de Montréal, où les Québécois de souche et apparentés sont pourtant l’écrasante majorité, l’idée d’indépendance est minoritaire, et en recul constant.

Au fond, on s’en fout, tant qu’on a l’assurance-maladie et qu’on peut passer nos six mois moins un jour en Floride sans perdre nos droits. Quant aux devoirs, on n’en parle pas. On s’en balance comme on s’est balancé de l’éducation de nos enfants, élevés dans l’admiration inconditionnelle de leurs parents et le culte de l’estime de soi. Élevés dans l’ignorance de leur histoire et de leur langue maternelle, obnubilés par leurs écrans et par eux-mêmes, confortés dans leur mépris du passé et dans la contemplation de leur propre vertu, de leur propre ouverture, de leur propre égalitarisme. Et nous, parents, grands-parents ? Nous sommes comme eux. Absolument comme eux. Nous avons laissé faire. Nous les avons faits. Nous n’avons rien transmis d’autre qu’une idéologie Passe-Partout, gnangnan, mollassonne. Nous avons refusé toute forme d’autorité, au-dessus et au-dessous de nous, et surtout pas celle du passé. Nous avons beau faire mine de déplorer le fossé qui nous sépare des jeunes générations, ce fossé nous l’avons laissé s’ouvrir, quand nous ne l’avons pas creusé nous-mêmes, aveuglés que nous étions par l’idée de notre liberté. Nous avons voulu comprendre nos enfants, alors qu’il aurait fallu les éduquer, et d’abord nous éduquer nous-mêmes.

En 1995, Monsieur Parizeau dénonçait l’argent, et par là il fallait bien entendu comprendre les manœuvres frauduleuses du gouvernement fédéral et de ses dépendances, ainsi que l’appui actif des puissants et des maîtres avec le soutien presque sans faille de leurs entreprises et de leurs médias. Cela est entendu, vérifié, documenté. Et cela n’a pas changé. Mais derrière l’argent, il y a toute la puissance culturelle de l’anglosphère, tout ce que les Américains nomment le soft power, et que nous avons gobé hook line and sinker, comme ils disent, au point où nous nous glorifions de cette « culture québécoise » aseptique et mondialisée qui marche si bien à l’étranger, Céline Dion, le Cirque du Soleil, Denis Villeneuve. Nos héros, nos idoles. Aujourd’hui, il n’y a pas que les usines qu’on délocalise, il y a aussi la culture. Et nous en redemandons, délocalisés nous-mêmes, assis sur nos chaises de jardin devant un coucher de soleil sur le golfe du Mexique ou sur le balcon d’un Airbnb à Barcelone ou à Bangkok.

Le principal obstacle à l’indépendance, c’est nous. Notre veulerie, notre indifférence. Mais si jamais nous trouvions l’énergie d’un sursaut, nous frapperions un mur. Le mur de la métropole. Le mur de l’immigration et le mur anglo-québécois, qui sont le même mur. Près d’un million de nouveaux arrivants en trente ans, presque exclusivement concentrés dans la région montréalaise. Un million d’arrivants qui ont voulu venir en Amérique, ou à la rigueur au Canada, mais pas, sauf exception, au Québec(2). Et qui, dans leur grande majorité, n’ont cure de la survie de ce petit peuple qui les accueille, et de sa culture. On ne peut pas les blâmer, ainsi va le monde contemporain. Il fut un temps où l’intégration faisait son travail sur deux, trois générations. Mais simplement évoquer ce mot vous fait passer aujourd’hui pour un fasciste. Et puis, de toute manière, pour que l’intégration fonctionne, il faut une majorité, et de majorité, il n’y en a plus en région montréalaise. Il n’y a que des minorités, plus de peuple. Et ne me parlez pas de votre ami mexicain qui aime Miron ou des trois doctorants issus des minorités, qui se passionnent pour la littérature québécoise dans un séminaire à McGill. Ils sont bien sympathiques, nous sommes flattés, nous les aimons beaucoup, mais parlons chiffres. Regardons les statistiques en face. Démographiquement, idéologiquement, politiquement, Montréal ne fait déjà plus partie du Québec. Montréal est devenue une ville canadienne où on a simplement un peu plus de chances de se faire comprendre en français qu’ailleurs. Et compte tenu du poids démographique de la métropole, l’indépendance du Québec est aujourd’hui hors de portée, et probablement pour toujours.

À ce catalogue des obstacles et empêchements, il faut ajouter la guérilla intellectuelle des libéraux-libertaires et autres sans-frontiéristes, qui ont colonisé les universités et dont l’influence dans les médias dépasse très largement le nombre. Plus possible d’échapper aujourd’hui à l’orthodoxie multiculturelle, au culte de la diversité et à la religion de l’ouverture. Impossible de voir aujourd’hui ce qui est et surtout de le dire : que nous sommes de plus en plus seuls et que nous sommes en train de mourir, que la situation démographique prend de plus en plus l’aspect d’une fatalité, que la langue anglaise progresse inexorablement, et que la culture de masse issue de l’anglosphère a colonisé tous les esprits, que la langue et la culture française reculent constamment, que nous avons abandonné jusqu’à l’idée d’une culture commune, que des pans entiers de notre passé sont en train de s’effacer de la mémoire collective.

Alors, que doit-on demander aux intellectuels ?

Qu’ils voient ce qu’ils voient et qu’ils le disent : qu’ils n’aient pas peur d’affronter les censeurs de l’ultragauche et le jugement du New York Times. Et qu’ils ne craignent pas de nous désespérer. Peut-être devons-nous constamment nous faire rappeler notre mortalité, la disparition probable de notre petite et fragile civilisation, pour pouvoir trouver l’énergie d’une réaction.

Qu’ils attaquent. Qu’ils montrent à quel point la gauche multiculturelle est l’alliée des néolibéraux, à quel point l’idée de bien commun a été reléguée aux oubliettes par ceux-là mêmes qui se réclamaient d’elle, à quel point l’idée de justice sociale est menacée par la fragmentation diversitaire et le culte de la plus petite différence, comment une sorte de racisme à l’envers est en train de se développer, comment l’idée de laïcité est essentielle à une vie vraiment commune, et comment l’universalisme est menacé par un relativisme culturel imbécile et conquérant.

Qu’ils attaquent : nous n’avons pas à nous excuser des injustices que nos ancêtres auraient commises à des gens qui ne les ont pas subies. Et certainement pas à des petits-bourgeois anglophones qui ne quittent le ghetto McGill que pour venir chahuter une représentation théâtrale.

Qu’ils attaquent encore. Qu’ils s’attaquent à la dégradation de la télévision publique, de la presse et des médias de masse, qui sont devenus (à quelques exceptions près, il est vrai) une vaste entreprise de décérébration collective. Qu’ils s’attaquent à notre relâchement culturel, à la pauvreté de notre langue, à notre égoïsme, à nos démissions. Qu’ils attaquent avec l’acharnement de Pierre Falardeau ou le raffinement de Pierre Vadeboncoeur, mais qu’ils attaquent.

Que doit-on demander aux intellectuels ? Au fond, peut-être, qu’ils nous préparent à mourir, à mourir dignement, en luttant, en essayant de sauver ce qui peut encore l’être, et pas en attendant l’euthanasie parce que nous sommes fatigués, si fatigués. Qu’ils nous préparent à mourir en ne cédant plus un pouce, comme des insurgés sur une barricade. Car nous n’avons plus un pouce à céder : une partie de l’essentiel est déjà perdue.

Mais peut-être les intellectuels peuvent-ils aussi nous rappeler que l’histoire n’est pas écrite et que, malgré notre fatigue et nos démissions, nous pouvons encore écrire la nôtre.

 


1‒ Le soupçon de fermeture et d’intolérance qui pèse sur nous est-il si grand qu’il faille vraiment rappeler qu’il y a des McComber, des Pallascio, des Nguyen, des Diouf qui sont aussi Québécois que Zola était Français ?

2‒  On estime que le tiers des nouveaux arrivants quitte le Québec.

* Cinéaste et essayiste.

 

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