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jeudi 20 février 2020

Le négatif ou l'envers, rêveries du Grand Corbeau



Montréal


On croit vivre ailleurs que dans ses rêves, mais faisons l'hypothèse inverse: nous ne les avons jamais quittés, nos rêves nous veillent.
Anne Dufourmantelle, Intelligence du rêve. Fantasmes, apparitions, inspiration, 2012






...la racine du mal, c'est la rêverie. Elle est l'unique consolation, l'unique richesse du malheureux, l'unique secours pour porter l'affreuse pesanteur du temps; un secours bien innocent, d'ailleurs indispensable.
Simone Weil, Lettre à Joë Bousquet, 1942



Montréal

Si la révolution est notre mystique et le restera quelle que soit la cruauté des autels sur lesquels on a sacrifié ses idéaux, c’est parce qu’elle fait signe vers un envers, une négativité porteuse d’une liberté inaliénable qu’à un moment de l’histoire on affronte, on défend, au péril de sa vie. Risquer sa vie pour la révolution est constituant de notre humanité, il ne peut pas, me semble-t-il, en être autrement, même lorsque les cieux pacifiques de la démocratie semblent porter leurs augures très loin vers le futur.
Anne Dufourmantelle, Éloge du risque





Nous daubons tous allègrement sur les particularismes de classe, mais bien peu nombreux sont ceux qui souhaitent vraiment les abolir. On en arrive ainsi à constater ce fait important que toute opinion révolutionnaire tire une part de sa force de la secrète conviction que rien ne saurait être changé. 
George Orwell, Le Quai de Wigan, 1937


Florence



Les travailleurs ont besoin de poésie plus que de pain. Besoin que leur vie soit une poésie. Besoin d’une lumière d’éternité.
Seule la religion peut être source de cette poésie.

Ce n’est pas la religion, c’est la révolution qui est l’opium du peuple.

La privation de cette poésie explique toutes les formes de démoralisation. 
S.Weil, "Mystique du travail", La pesanteur et la grâce



Montréal





Palerme


La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens l’athéisme est une purification. Je dois être athée avec la partie de moi-même qui n’est pas faite pour Dieu. Parmi les hommes chez qui la partie surnaturelle d’eux-mêmes n’est pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont tort. 
S.Weil, L'athéisme purificateur", La pesanteur et la grâce.


Venise



Une société à prétention divine comme l'Église est peut-être plus dangereuse que l'ersatz de bien qu'elle contient que par le mal qui la souille.
   Une étiquette divine sur du social: mélange enivrant qui enferme toute licence" Diable déguisé.
S. Weil, "Les gros animal"



Montréal

Aimer purement, c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime.
Simone Weil,  La Pesanteur et la Grâce.




La politique prend naissance dans l'espace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque-chose de fondamentalement extérieur-à-l'homme. Il n'existe donc pas de substance véritablement politique. la politique prend naissance dans l'espace intermédiaire et elle se constitue comme relation.
Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique?


Montréal



Toute séparation est un lien.
S.W. "Metaxu", La pesanteur et la grâce






Il nous incombe encore de faire le négatif; le positif nous est déjà donné.
 F. Kafka, Méditations



Le moi, ce n'est que l'ombre projetée par le péché et l'erreur qui arrêtent la lumière de Dieu, et que je prends pour un être.
Simone Weil, "Effacement", La pesanteur et la grâce.





Mets-toi à l'épreuve de l'humanité. Elle fait douter le douteur et croire le croyant.
F. Kafka 



Montevideo


Nous participons à la création du monde en nous décréant nous-mêmes.
S. Weil, "Décréation", La pesanteur et la grâce.
 


Canton de l'Est


L'âme qui passe la tête hors du ciel mange l'être. Celle qui est à l'intérieur mange l'opinion.
S. Weil, "Illusions", La pesanteur et la grâce.


 

Thermes de Caracalla, Rome, 2016


Faire l'inventaire ou la critique de notre civilisation, qu'est-ce à dire? Chercher à tirer au clair d'une manière précise le piège qui a fait de l'homme l'esclave de ses propres créations. Par où s'est infiltrée l'inconscience dans la pensée et l'action méthodiques? L'évasion dans la vie sauvage est une solution paresseuse. Il faut retrouver le pacte originel entre l'esprit et le monde dans la civilisation même où nous vivons. C'est une tâche au reste impossible à accomplir à cause de la brièveté de la vie et de l'impossibilité de la collaboration et de la succession. Ce n'est pas une raison pour ne pas l'entreprendre.
S. Weil, "Algèbre". 



Montevideo



"On remua la paille à l’aide de bâtons et l’on y trouva l’artiste de la faim.

— Tu es encore là sans manger? demanda l’inspecteur. Quand arrêteras-tu donc enfin?

 — Pardonnez-moi tous, murmura l’artiste de la faim; seul l’inspecteur, qui tenait une oreille contre la grille, comprit ce qu’il disait.

—Bien sûr, dit l’inspecteur en portant le doigt à son front pour signaler au personnel l’état dans lequel se trouvait l’artiste de la faim, nous te pardonnons.

— J’ai toujours voulu que vous admiriez ma faim, dit l’artiste de la faim.

   Mais nous l’admirons, dit l’inspecteur, prévenant.

  Vous ne devriez pourtant pas l’admirer, dit l’artiste de la faim.

— Eh bien, soit! Alors nous ne l’admirons pas, dit l’inspecteur, et pourquoi donc ne devons-nous pas l’admirer?

 — Parce que je dois m’affamer, je ne peux pas faire autrement, dit l’artiste de la faim.

— Voyez-vous ça! dit l’inspecteur, et pourquoi ne peux-tu pas faire autrement?

— Parce que je..., dit l’artiste de la faim qui levait un peu sa petite tête et parlait en avançant ses lèvres comme pour donner un baiser, tout près de l’oreille de l’inspecteur pour qu’aucune de ses paroles ne se perde, ...parce que je n’ai pas pu trouver d’aliments qui me plaisent. Si je les avais trouvés, crois-moi, je ne me serais pas fait remarquer, et je me serais rempli le ventre comme toi et les autres. Ce furent ses derniers mots, mais dans ses yeux éteints on pouvait lire la ferme conviction, même si elle était désormais sans fierté, qu’il continuait à s’affamer.

«Maintenant, mettez-moi un peu d’ordre», dit l’inspecteur, et l’on enterra l’artiste de la faim avec la paille. Dans la cage on mit une jeune panthère. Ce fut, même pour les esprits les plus apathiques, une amélioration sensible que de voir cette bête sauvage s’agiter dans cette cage si longtemps inhabitée. Elle ne manqua de rien. Les gardiens, sans avoir besoin de beaucoup réfléchir, lui apportaient la nourriture qui lui plaisait; même la liberté ne semblait pas lui manquer; ce corps noble, doué de tout ce qui était nécessaire au point de se déchirer, semblait porter en lui la liberté; elle paraissait placée quelque part dans sa mâchoire; et la joie de vivre sortait de sa gueule avec une telle passion qu’il n’était pas facile pour les spectateurs de lui tenir tête. Mais ils se dominaient, se pressaient autour de la cage et ne voulaient plus la quitter."


F. Kafka:  "Un artiste de la faim", http://www.alain.les-hurtig.org/pdf/artiste.pdf



Cliquez sur l'image pour lire la nouvelle de Kafka, "Un artiste de la faim"

L'homme d'aujourd'hui ressemble assez à une guêpe coupée en deux qui continuerait à se gaver de confiture en faisant comme si la perte de son abdomen n'avait aucune espèce d'importance.
George Orwell cité par Bruce Bégout, De la décence ordinaire.



 

Montréal

La première idolâtrie était assurément peur des choses, mais aussi, en relation avec cette peur, peur de la nécessité des choses, et en relation avec celle-ci, peur de la responsabilité pour les choses. Cette responsabilité apparaissait si énorme qu’on n’osait même pas en charger un être unique placé en dehors de l’humanité, car le poids de la responsabilité humaine, même la médiation d’un seul être n’aurait pu suffisamment l’alléger, les relations avec un seul être auraient encore été par trop entachées de responsabilité; c’est pourquoi l’on chargea chaque chose d’être responsable pour elle-même, bien plus, on chargea encore chaque chose d’une responsabilité relative pour l’homme.
F. Kafka



Montréal


Si le mot "chaise" n'existait pas, nous ne saurions pas où nous asseoir.
Yann Moix, Orléans



 
Port de Marseille


Comme la pensée collective ne peut exister comme pensée, elle passe dans les choses (signes, machines...). D'où ce paradoxe : c'est la chose qui pense et l'homme qui est réduit à l'état de chose.
S. Weil, "Algèbre"


Sur un camion de fête foraine, San Leone, Sicile

Faute d'idoles, il faut souvent, tous les jours ou presque, peiner à vide.
S. Weil, "Idolâtrie".


Dans le port de Montevideo, Uruguay

Spiritualité du travail. Le travail fait éprouver d’une manière harassante le phénomène de la finalité renvoyée comme une balle; travailler pour manger, manger pour travailler… Si l’on regarde l’un des deux comme une fin, ou l’un et l’autre pris séparément, on est perdu. Le cycle contient la vérité. 

« Un écureuil tournant dans sa cage et la rotation de la sphère céleste. Extrême misère et extrême grandeur.

            C’est quand l’homme se voit comme un écureuil tournant dans une cage circulaire, que, s’il ne ment pas, il est proche du salut. 
S.Weil, "Mystique du travail", La pesanteur et la grâce.




Montevideo


Travail manuel. Pourquoi n’y a-t-il jamais eu un mystique ouvrier ou paysan qui ait écrit sur l’usage du dégoût du travail? Ce dégoût qui est si souvent là, toujours menaçant, l’âme le fuit et cherche à se le dissimuler par réaction végétative. Il y a danger de mort à se l’avouer. Telle est la source du mensonge propre aux milieux populaires. (Il y a un mensonge propre à chaque niveau.)

            Ce dégoût est le fardeau du temps. Se l’avouer sans y céder fait monter.
            Le dégoût sous toutes ses formes est une des misères les plus précieuses qui soient données à l’homme comme échelle pour monter. 
S. Weil, "Mystique du travail"


Rome


 
Biennal d'art contemporain de Venise 2015





Théâtre de Taormina, Sicile

Tout le monde tient le beau pour le beau,
c’est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c’est en cela que réside son mal.

Lao Tseu, cité par Roland Jaccard ("Le billet du Vaurien", Causeur).

 




Humahuaca, Argentine, janvier 2013

Nous n'avons pas à acquérir l'humilité. L'humilité est en nous. Seulement nous nous humilions devant de faux dieux.
S. Weil, "Idolâtrie", La pesanteur et la grâce.

 
Montevideo, Uruguay, 2013


 

Jujuy, Argentine, janvier 2013

Il y a des cas où une chose est nécessaire du seul fait qu'elle est possible.
S.Weil, "La nécessité et l'obéissance", La pesanteur et la grâce.

Des vieux jouent à la scopa, Palerme, Sicile, 2017

Agir, non pour un objet, mais par une nécessité. Je ne peux pas faire autrement. ce n'est pas une action, mais une sorte de passivité. Action non agissante.
S. Weil, "La nécessité et l'obéissance", La pesanteur et la grâce









Montevideo



La tension qui existe entre le monde subjectif du moi et le monde objectif, entre l’homme et le temps, voilà le problème principal de tout art. Voilà avec quoi doit se battre tout peintre tout écrivain…Rimbaud va même au-delà des mots. Il métamorphose les voyelles en couleurs. Par ce sortilège de sons et de couleurs, il se rapproche des pratiques magiques qu’on trouve dans les religions des peuples primitifs. Ceux-ci, pénétrés par l’angoisse et par l’ombre, s’agenouillent devant diverses idoles de bois et de pierre. Mais le progrès a entraîné une baisse de la matière première. Nous nous idolâtrons nous-mêmes. Mais du coup, nous n’en sommes que plus profondément et plus durement  étreints et pétris par les ombres et l’angoisse.  
 Gustav Janouch rapportant les paroles de F. Kafka dans Conversations avec Kafka.


Picasso, Chicago
L'individu moderne, c'est ce qui reste de la personne lorsque les idéologies romantiques sont passées par là, c'est une idolâtrie de l'autosuffisance forcément trompeuse, un volontarisme antimimétique qui provoque aussitôt un redoublement de mimétisme, une soumission plus complète à un collectif toujours plus réduit aux entraînements futiles de la mode, toujours exposé, du même coup, aux tentations totalitaires.
René Girard, Quand ces choses commenceront




Un être sans monde est plus réceptif au pacte faustien qu'une vie incarnée.
Bruce Bégout, De la décence ordinaire 

 
 
Millenium Park, Chicago, 2010



 Le gros animal est le seul objet d'idolâtrie, le seul ersatz de Dieu, la seule imitation d'un objet qui est infiniment éloigné de moi et qui est moi.

 ...

La société est la caverne, la sortie est la solitude.
S.W. "Le gros animal"

 
Millenium Park, Chicago, 2010


Contempler le social est une voie aussi bonne que se retirer du monde. C'est pourquoi je n'ai pas eu tort de côtoyer si longtemps la politique.
S. W., "Les gros animal"



Trump Tower, Chicago, 2010

L'idolâtrie est donc une nécessité vitale dans la caverne. Même chez les meilleurs, il est inévitable qu'elle limite étroitement l'intelligence et la bonté.
S. Weil, "Idolâtrie"





Arles


De quel poids pèsent nos rêves devant la technicisation du monde, son hostilité grandissante aux vivants, à leurs conquêtes, leurs appétits de prédateurs?
A. Dufourmantelle, 2012




Montréal


La plus sûre façon de trahir, la plus avantageuse aussi, est de rester « fidèles par idées »; mieux vaudrait encore rester fidèles par le rêve, puisque les hommes sont davantage couleur de leurs songes que de leurs pensées : les uns sont habillés de prés et de bois, les autres de la lumière citadine des enseignes, d’autres du soleil prudent qui tombe sur les bâtisses; mais la plus vraie livrée de l’homme est celle des rapports qui l’unissent à la souffrance. Jamais une douleur n’a menti.

Armand Robin, L’homme sans nouvelle





Paris


Dans la mesure où il s'accepte, l'homme s'enfonce dans la profondeur de sa nature qui est négation. Ainsi, ne sois pas toi si tu ne veux pas être perdu.
    Tu sais que ce n'est pas la recherche du bonheur qui est le grand mobile des actions des hommes, mais le souhait inhérent à chacun de tes actes "Ne pas être celui que je suis."
Basile Sureau, en exergue à La connaissance du soir, de Joë Bousquet, 1947


 
Un Vénitien, 2015


Qu'importe ce qu'il y a en moi d'énergie, de dons, etc? J'en ai toujours assez pour disparaître.
Simone Weil, "Effacement", La pesanteur et la grâce.




Arles


Laisse les couillons profiter du monde, et puis, après, tu pourras, comme moi, envier leur bonheur, douloureusement, toute ta vie.
 Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes



Souffrance: supériorité de l'homme sur Dieu. Il a fallu l'Incarnation pour que cette supériorité ne fût pas scandaleuse.
Simone Weil, "Le malheur", La pesanteur et la grâce.

 Faute de croire soi-même, on peut croire en ceux qui croient, écrivait Jean Baudrillard je ne sais plus où.


Ce qui pleure, c'est ce qui change, même si c'est pour le meilleur.
Pier Paolo Pasolini, Les Cendres de Gramsci, 1956



On croit que la pensée n'engage pas, mais elle engage seule, et la licence de penser enferme toute licence. ne pas penser à, faculté suprême. Pureté, vertu négative.
S. Weil, "Le Mal", La pesanteur et la grâce.

Bologne, 2015

Souiller, c'est modifier, c'est toucher. Le beau est ce qu'on ne peut vouloir changer. Prendre puissance sur, c'est souiller. Posséder, c'est souiller.
Aimer purement, c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime.
 Simone Weil, "Amour",  La presanteur et la grâce.



Bologne, 2015

S'il est vrai que la politique n'est hélas rien d'autre qu'un mal nécessaire à la conservation de l'humanité, celle-ci a alors effectivement commencé à disparaître du monde, c'est à dire que son sens a viré en absence de sens.
Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique?



Rome



 D'où nous viendra la renaissance, à nous qui avons souillé et vidé tout le globe terrestre?
Du passé seul, si nous l'aimons.
 S.W. L'harmonie sociale



Être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des péchés par loyauté, à ne pas pousser l'ascétisme jusqu'au point  où il rendrait les relations amicales impossibles, et à accepter finalement d'être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l'amour porté à d'autres individus.
George Orwell cité par Bruce Bégout, De la décence ordinaire


https://www.gillesmcmillan.com/2020/02/la-vertu-du-heron.html
Cliquez sur l'image pour accéder à la vertu du héron

 Grand Corbeau rêvé en vrai au coin des rues Laurier et Mentana, à Montréal, le 8 février, 2020. Présage de quel envers





Tu ne pourrais être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu.
                        S.W. « L’harmonie sociale »







On est des désespérés, mais on ne se découragera jamais.
R. Ducharme, L'hiver de force




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