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dimanche 25 novembre 2018

Une entrevue percutante avec le sociologue et philosophe Jean-Pierre Le Goff

Cliquez ici pour lire l'entrevue



Ce texte de Jean-Pierre Le Goff me touche tout particulièrement, d’abord parce qu’il évoque 1990, l’année de la naissance de Léo, mon fils, mais aussi la décennie où j’ai rencontré mon ami Miguel à l’école de nos enfants, sur ces comités bidons appelés l’Organisation de participation des parents et Conseil d’établissement: des instances crées par le gouvernement péquiste, mais non moins néolibéral, de Pauline Marois. Bref, en dépit de ce qui continuait à s’effondrer dans le système d'éducation et dans la société en général, on espérait agir pour que nos enfants aient le meilleur enseignement possible. Comme l'écrivait Ducharme, "on est des désespérés, mais on ne se découragera jamais".

Déjà l’école FACE, dite alternative, était gérée comme une entreprise; les parents trônaient sur un simulacre de Conseil comme des actionnaires symboliques et zombies. Le modèle allait se répandre, programme alternatif ou pas. Alternatif voulait surtout dire qu’au rythme de la musique et des arts, faute de soutien adéquat de la part de la direction, les enseignants et enseignantes tombaient en épuisement professionnel. Leurs chutes étaient cependant étouffées par la vertu morale qu’on attribue faussement aux arts, quand ceux-ci sont détournés de leur finalité créatrice au profit de l’adaptabilité et du conformisme social. Il est vrai que la distinction est de plus en plus difficile à faire.

C’est à cette époque que j’ai lu un des premiers essais de Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, qui a pour sous-titre,  La modernisation aveugle des entreprises et des écoles. Le Goff mettait notamment  le doigt sur les dérives de la gauche moderniste vers l’esprit d’entreprise doublé d’une tendance moralisatrice, le politiquement correct. On voit bien s'épanouir et s'exprimer cette tendance aujourd'hui, le Pacte de transition (ou de trahison?) en est un exemple éloquent. 

 Cette tendance moralisatrice de la gauche moderniste a pour fonction de creuser l’abîme qui sépare les bobos des ploucs, des beaufs ou des ringards. Ce qui conduisait Le Goff à écrire dans une formule sibylline : « Le moderniste de gauche est un moralisateur branché. » Comme à l’école FACE, son art de la communication et de la séduction, produit de la société du spectacle et de la culture du narcissisme, lui permet de projeter la faute sur l’autre, qui n’est pas toujours l’étranger contrairement à une idée reçue, et de passer, lui, pour un être vertueux, créatif, ouvert, tolérant, alors qu’il faudrait, pour des raisons d’écologie évidente, combattre vigoureusement son désir illimité de croissance et de mobilité, physique et identitaire, lui et ses productions dites artistiques, polluantes à l’os, contaminant l’air, l’eau, l’imaginaire et les mots. 

Combien faut-il de skidoo pour atteindre le niveau de destruction écologique (nature et culture confondues) produite non seulement par les caprices circassiens et lunatiques  de Guy Laliberté, mais les réalisations mégalomanes de Dominic Champagne (Moby Dick au TNM*), de la culture du divertissement relayée par Guy A. Lepage, par l'industrie de l'humour, les films de série B servant de stratégie de vente à l'industrie de l'automobile, etc. Combien faut-il de skidoo pour égaler en pollution le tourisme de masse, aussi cultivé et exotique puisse-t-il paraître, hors des sentiers battus, dit-on, la main posée sur le logo Mountain Equipment de son blouson high tech? Les voyages forment et déforment la jeunesse vieillissante, à la même vitesse qu'ils détruisent la planète**.

En amont de cet abîme entre le bobo et le plouc, se trouve un formidable travail de déculturation, ou d’acculturation, mis en œuvre par la société de consommation, l’idéologie technicienne et technocratique, un immense travail de déracinement et de destruction des cultures populaires, de migration vers les grands centres urbains afin de créer des parcs d'écologie artificielle. Forillon est un bel exemple, sinon la Gaspésie au grand complet. 

Je pourrais paraphraser un recueil de Joséphine Bacon et de José Acquelin, Nous sommes tous des sauvages. Hélas, ces sauvages deviennent des bouffons, esclaves de cirques dirigés par les barbares dont parlait Le Goff dès 1999. Comme le rappelle le grand écrivain George Steiner dans son terrible essai  Dans le Château de Barbe- Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture (1971), Théophile Gautier préfigurait peut-être déjà au XIXe siècle les horreurs de la Shoah en s’écriant : « La barbarie plutôt que l’ennui! »

La barbarie douce s’annonce violente. Vivement l'ennui.

* Cliquez ici pour lire le texte de Noémi Mercier paru dans L'actualité sur la production de Moby Dick au TNM en 2015.

** Cliquez ici pour écouter une longue entrevue avec l'ingénieur et auteur Philippe Bihouix sur les techniques qui pourraient avoir un impact positif sur l'environnement, et sur le mensonge de la croissance verte (le capitalisme ou le développement vert et durable). Bihouix défend les low-tech contre les high-tech (panneaux solaires, voitures électriques, etc.). En conclusion : on n'arrivera jamais à régler les problèmes environnementaux sans changer radicalement nos modes de vie liés à l'idéologie de la croissance économique et culturelle.



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