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lundi 12 septembre 2022

Le monde fantôme de Francine Pelletier

Ce texte a d'abord été publié sur le site web de la revue Argument en août 2022

On y trouvera le texte en format PDF

 

          

  Tu croyais que détruire ce qui sépare est unir. Tu as détruit ce qui sépare et tu as tout détruit. Parce que rien n’existe sans ce qui sépare.

Antonio Porchia, Voix et autres voix.

 

La bataille pour l’âme du Québec : un pamphlet pour la diversité ultralibérale1

 

On aurait espéré en vain un documentaire nuancé de la part de Francine Pelletier sur l’appauvrissement du discours national au Québec, le ressentiment, la laïcité, la diversité sous le régime multiculturaliste canadien. Mais comment s’attendre à une réflexion de bonne foi de la part d’une militante néoféministe qui fait du genou aux Frères musulmans (Mes sœurs musulmanes, 2008), donne la parole à Tariq Ramadan, évite de la donner à des femmes de tradition musulmane opposées au voile, et qui n’a jamais commenté, à ma connaissance, les accusations de viols portées contre ce même Ramadan, la référence intellectuelle de son documentaire de 2008 ? Celui-ci y était appelé en renfort pour dénoncer la société de consommation et l’instrumentalisation de la femme-objet ! Dans La bataille pour l’âme du Québec, le voile prend encore une signification symbolique navrante, à la mesure de l’aveuglement qu’il impose. Et rebelote pour les femmes musulmanes laïques : elles n’existent toujours pas dans le récent opus de Francine Pelletier, qui est avant tout un nouveau réquisitoire contre la laïcité, pour « ses sœurs musulmanes » qui semblent bien être devenues les porte-étendards de sa vision de la liberté et de la pluralité sociale. La banalité du voile, dira-t-on ? Pire : sa fonction émancipatrice.

Dans son documentaire, Francine Pelletier isole la société québécoise de l’histoire récente, notamment de la brutalité extrême de la mondialisation, et cela en dépit des appels militants de ses témoins en faveur de l’ouverture sur le monde tel qu’il va, de la diversité, contre le repli identitaire, etc. Le problème est que le monde réel n’existe pas plus dans son documentaire que dans ce qui serait un « nous » colonisé par une idéologie nationaliste rétrograde fondée sur le fantasme des origines. Comme si ce « nous » n’était pas d’abord et avant tout colonisé par des puissances du technocapitalisme autrement aliénantes, et souvent avec des arguments fallacieusement progressistes : soyez modernes, déracinez-vous, adaptez-vous, désâmez-vous ! Mais rassurez-vous, Francine Pelletier nous livre un message plein d’optimisme : la diversité sauvera notre petit peuple de ce repli identitaire. Que dis-je ? Elle le sauve déjà, malgré et contre ce nous.

Pour elle, ce « nous » est génétiquement hétérophobe quand il n’est pas raciste2. Il s’agit d’un « nous » prenant exclusivement sa source dans un catholicisme ultramontain, toujours menaçant, car il hanterait encore la plupart des esprits tentés par le populisme le plus détestable, manifestation d’une mentalité d’assiégés qui n’attend qu’un signal pour frapper insidieusement. Or ce « nous », historiquement, craint l’immigration, rappelle l’historien des minorités culturelles Pierre Anctil. Dans un formidable raccourci, il n’hésite d’ailleurs pas à établir un parallèle entre ce temps passé de l’ultramontanisme et le nôtre. Le contexte n’est certes pas le même, admet-il, mais ça ne fait rien, le résultat, lui, est identique. Donc, si vous êtes favorable à l’esprit de la loi sur la laïcité, c’est que ce « nous » déplorable vous ronge. Tout le réquisitoire de Mme Pelletier est de cette eau vaseuse.

 

 


 

Si vous pensez que le multiculturalisme est une contrefaçon de la pluralité sociale ou si vous pensez qu’un certain contrôle de l’immigration est préférable pour tout le monde, les natifs comme les nouveaux arrivés, vous êtes un identitaire et un islamophobe, car, dans le pamphlet de Mme Pelletier, il n’y a guère de place pour la nuance. Pour elle, il n’y a aucune différence entre une femme musulmane, une femme musulmane portant le voile dans certaines occasions et une femme musulmane qui milite pour le port du voile islamique jusque dans la fonction publique où elle travaille. Et cela en dépit de ce qu’en pensent des femmes originaires de pays musulmans qui s’inquiètent de la banalisation de l’islamisme radical et de l’instrumentalisation des femmes par celui-ci. En dépit aussi des exactions commises par les djihadistes en Afrique, en Afghanistan comme en Occident. Silence absolu sur les nombreux massacres survenus en France depuis 2015, dont la décapitation récente de l’enseignant Samuel Paty par un djihadiste tchétchène. Je rappelle au passage que l’écrivain David Di Nota a qualifié ce crime d’institutionnel, à cause de l’attitude officiellement suspicieuse d’enseignants et de fonctionnaires de l’éducation à l’encontre de la victime, par crainte d’être suspectés à leur tour d’islamophobie, et ce au mépris des faits3.

Un ami qui me veut du bien, soucieux de la précision des équivalences, me fait remarquer qu’au Québec cinq musulmans ont été abattus à Québec par un tireur motivé par l’islamophobie. Je reconnais que c’est un crime ignoble qui aggrave l’aveuglement. Le décompte vise à prétendre qu’ici ce n’est pas l’islamisme le danger, mais plutôt l’islamophobie. Affirmer cela cependant, c’est ignorer le crime d’honneur commis par Shafia en 2009 (quatre femmes assassinées – le djihad s’en prend d’abord aux siens) ; c’est oublier l’attentat à la base militaire de Sant-Jean-sur-le-Richelieu en 2004 (un mort et un blessé) ; c’est oublier aussi le démantèlement en 2006 d’un réseau qui s’apprêtait à commettre un attentat d’envergure, a-t-on su. Dix-huit personnes furent arrêtées.  Et c’est oublier, enfin, l’affaire de la charia en Ontario qui a forcé le gouvernement à légiférer pour interdire les tribunaux islamistes qui ne semblent pas trop favorables aux femmes, en général. Qu’à cela ne tienne, l’islamisme, s’il faut en croire mon ami, n’existe pas dans nos contrées, n’a jamais existé, n’existera jamais ! Très soucieux de la liberté de conscience, il me fait encore remarquer que c’est une chose d’être opposé au voile, une autre de l’interdire. Remarque intéressante,  mais il faudrait dire ça à Mme Pelletier, à ses sources et à ses défenseurs.  Il est assez troublant en effet d’entendre des historiens et des experts en communication défendre bec et ongle l’inclusion sociale contre la discrimination haineuse, mais exclure de leur analyse tous ceux et celles qui nous mettent en garde contre la signification de courants politiques belliqueux, actifs aujourd’hui dans le monde, mais que recouvre et dissimule le voile de la piété. Il faut dire que la soumission aux lois de la mondialisation, de l’hypermodernité, conduit forcément à percevoir la société comme une addition d’individus privés pourvus de droits plus ou moins abstraits, des monades que représentent des groupes d’intérêt. Malheur à ceux et celles qui ne valent pas la peine d’être représentés au tribunal des droits.

On pourrait suggérer à ces idéologues de méditer d’autres livres que les leurs, qu’ils prennent ainsi un peu de recul face à cet entre-soi qu’ils habitent.  C’est peut-être la condition première pour penser ce « nous », ce qu’il comporte de ressentiment et pourquoi. Le diaboliser sans en saisir les déterminations sociales complexes équivaut à alimenter la peur des autres à travers la haine de soi, à sombrer dans le même travers que lesdits progressistes prétendent combattre.  

Lire Pierre Vadeboncœur, par exemple, permettrait de découvrir, ou de se rappeler qu’il fut à la fois un défenseur passionné de son peuple et un critique non moins passionné de l’appauvrissement spirituel et politique de son élite, en dépit de la sainte Révolution tranquille. Il n’a jamais hésité, rappelons-le, à condamner fermement la gauche officielle,  fallacieusement contre-culturelle, alors qu’elle se faisait complice du pouvoir ou se conformait aux nouvelles industries de la culture. Ses essais sont d’autant plus pertinents qu’il a été un témoin actif du passage de l’avant à l’après-Révolution tranquille, qu’il a lui-même dépassé les idéologies libérale, ultranationaliste, libertarienne, qu’il a dépassé le conformisme de sa classe sociale, de sa génération et de la suivante, celle que feu François Ricard a baptisé « la génération lyrique ».

Pierre Vadeboncœur ne méprisait aucunement la culture populaire souvent séduite par ce qu’on appelle aujourd’hui les sirènes du populisme, mais davantage encore par les mirages de la culture de masse et la société de consommation. Celles-ci sont d’ailleurs infiniment plus dangereuses pour les cultures, minoritaires ou pas, que toutes les vieilles lubies du passé si faciles à déboulonner ‒ l’ultramontanisme, par exemple.  Pierre Vadeboncœur portait haut le sens du dialogue entre l’ancien et le moderne, faculté qui se perd aujourd’hui chez les intellectuels, qui ont plutôt tendance à faire passer l’ancien monde directement à la poubelle de l’histoire. Ce qui, sans qu’ils ne s’en rendent compte apparemment, est la meilleure façon de le faire ressurgir à travers le ressentiment et la fausse conscience. Vadeboncœur, de son côté, fut très sévère pour la culture de masse, culture de l’insignifiance, disait-il. C’est ce qu’il appela en 2000 L’humanité improvisée, un monde dépourvu de repères politiques et spirituels. Les repères spirituels, il faut le préciser, ne sont pas réductibles au religieux chez lui, et encore moins au dogmatisme des Églises, de l’institution religieuse. La question de la foi apparait plutôt comme un « problème », un défi à la conscience, à la sensibilité, à la quête de liberté. La foi, chez les penseurs chrétiens authentiques, est tout le contraire de la tranquillité de l’esprit et du désengagement social. C’est à ce tourment qu’il consacre Essais sur la croyance et l’incroyance. Il y écrit : « Le problème de la foi, positivement ou négativement, n’a jamais été résolu. Ni la question de son contenu. Je n’attache d’ailleurs pas nécessairement le mot foi à la religion dogmatique, mais bien plutôt à l’interrogation anticipatrice4. » L’interrogation anticipatrice…  c’est notamment ce qui lui permettait de percevoir les simulacres mis en scène par la société du spectacle, dont ceux de la contestation extrême ou tonitruante, la mentalité toute moderne et « progressiste » de la table rase, qui est celle du pouvoir.

Dans Un génocide en douce,  il écrivait en conclusion d’un court texte intitulé « Je dois voir double » : « Une politique de gauche décalque la politique de droite, comme par hasard5. » La plupart des textes de ce recueil mettent en lumière le rôle paradoxal de la gauche, sa complicité avec le pouvoir central, qu’il appelait l’empire.  Il attirait notamment l’attention sur le mépris que cet empire et ses sbires vouaient aux détestables Canadiens français, à ce « nous » insoumis en Amérique, comme à toute entité mal adaptée ‒ la véritable insoumission n’a jamais le chic de la bien-pensance ; elle peut être même assez décevante, sans éclats. « Notre situation ressemble à celle d’un homme qui a perdu sa maison dans un sinistre », écrivait-il dans le texte intitulé « Errants sédentaires ». À la fin du même texte, il précise:

 

Pour la première fois nous sommes face à face avec l’immigrant, comme égaux avec lui à tous égards. Pour la première fois donc, il y a ici des hommes sans titres. Dans cette opposition réciproque et sans droit préalable pour quiconque, il n’y a pas de pire prolétaire que celui qui a été spolié, ni de plus promis à la déchéance. Nous passons du premier au dernier rang : c’est ce que nous ressentons dans notre sensibilité prémonitoire. Celui qui descend se prépare un avenir qui va dans le sens de son mouvement. Le premier et le plus fort par son nombre est dès lors le plus faible et le plus vulnérable. Tel est le paradoxe de la dynamique dont nous éprouvons déjà la contrainte. Ainsi travaille la puissance de l’histoire selon les lois insidieuses de la chute des peuples6.

 

Ce face à face avec l’immigrant n’est pas haineux, il est à égalité, lucide et solidaire. Il révèle le déracinement réciproque et absurde, dans un monde sans fondements, qui profite aux cyniques du pouvoir, qu’ils portent les habits de la gauche ou de la droite.

L’essai de Vadeboncoeur fut publié quelques semaines avant l’entrée au gouvernement du Parti québécois. Ô résurrection, avons-nous chanté en cœur, nous, l’immigrant et l’Autochtone : les errants sédentaires. Tout semblait alors possible, dont ce grand « nous » qu’on appelle aujourd’hui inclusif. Mais cet état de grâce allait s’éteindre deux décennies plus tard, le soir du référendum de 1995. Cette défaite mémorable constitue l’angle d’attaque du pamphlet de Francine Pelletier. En soi, il n’est pas faux, mais son interprétation est monologique, anhistorique et sommaire.  Avant d’y revenir, qu’on me permette une autre suggestion de lecture.

En prolongement de la pensée de Vadeboncoeur, il serait judicieux de lire l’ouvrage que Marc Chevrier, L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa. On y lirait l’histoire commentée et analysée du développement d’un appareil de pouvoir qui s’efforce de faire disparaître tout ce qui est étranger à sa raison instrumentale, Québécois, Amérindiens, immigrants insoumis ‒ d’où les peuples et les hommes sans qualités, que Vadeboncœur appelait « errants sédentaires », « sans titre ». Cette histoire remonte au XVIIIe siècle et dépasse largement ce que sera le Canada en 1867 : moins un État d’ailleurs qu’un dispositif colonial appartenant au dominion de l’empire. Dominion comme dans domination. Dominion of Canada7.

Après cette lecture exigeante, pourquoi ne pas faire un crochet par La montée de l’insignifiance de Cornélius Castoriadis, qui décrit notre époque comme celle du conformisme généralisé, de l’appauvrissement de l’idée de liberté et d’autonomie, du sens de l’histoire, de l’action politique remplacée par celle des lobbies ; effondrement du sens critique également, victoire de la société de consommation et de ses gadgets techniques et culturels8. On aurait dès lors une assez bonne idée de ce que rate Mme Pelletier dans son pamphlet, et du fonds de commerce qui sert de pensée à certains des intellectuels, militants et conseillers politiques qu’elle consulte.

L’appauvrissement du discours politique et national, Mme Pelletier l’attribue moins à la défaite du référendum de 1995, qu’à la déclaration intempestive de Jacques Parizeau sur l’argent et le vote ethnique. Interprétation qui n’est pas fausse, mais qui dissimule tout un pan de la réalité historique du Québec et, ce faisant, de son imaginaire national, tout aussi déplorable est-il devenu. Pas un traitre mot de l’aggravation du multiculturalisme canadien dont l’objectif est explicitement de détruire le projet de souveraineté nationale des Québécois en accusant celui-ci d’ethnocentricité, de xénophobie, de racisme.

Rappelons que le multiculturalisme devient une politique officielle défendue bec et ongle par le gouvernement de Pierre Eliott Trudeau dès 1971, soit un an après qu’il ait gratifié le Québec de la Loi sur les mesures de guerre pour régler la crise d’Octobre (il faudrait d’ailleurs voir aussi d’où vint cette crise, comment elle fut alimentée par l’empire représenté par Ottawa ‒ « Just watch me », disait Pierre-Elliott Trudeau, alors premier ministre du Canada.  Il faut aussi rappeler que le Canada est le seul pays au monde à faire du multiculturalisme une loi9.

Il est alors assez incongru d’entendre Mme Pelletier affirmer sans rire : « Le repli sur soi n’est certainement pas unique au Québec, mais ici, il passe par l’imposition de lois particulières. » Il faut bien lire : le repli sur soi existe certes ailleurs, mais il est imposé ici par des lois : au nom de la loi, repliez-vous ! Et quelles sont ces lois ? Loi sur la laïcité, bien sûr (loi molle au demeurant), qui interdit le voile islamique dans la fonction publique. Et puis la loi linguistique, celle qui renforce maladroitement la Loi 101 sans donner du sens à l’usage du français. Dans le collimateur de Mme Pelletier, on trouve aussi, bien entendu, la demande de Québec de rapatrier le pouvoir de légiférer sur l’immigration.

Cette affirmation est démagogique pour deux raisons.

D’abord, parce qu’elle est fausse ; en France, on a adopté une loi contre le séparatisme dont l’objectif est de contrer la tendance de communautés à rejeter les lois et l’esprit de la République, au nom de l’islam surtout. Le port du voile islamique dans les écoles est aussi encadré par une loi, tout comme celui du burkini dans les piscines publiques. Ce qui fait que, en France comme ici, cette loi fut immédiatement attribuée au racisme et à l’islamophobie du gouvernement français.

Cette affirmation est également démagogique pour une raison plus déterminante : s’il est désastreux pour la démocratie et la paix sociale, comme certains le croient, de restreindre les libertés individuelles ou d’encadrer légalement le port des signes religieux,  il faudrait minimalement reconnaître qu’il existe des lois autrement contraignantes, dont celles sur le multiculturalisme qui entrainent une  kyrielle de mesures et d’institutions, lourdes et structurantes (lecture orientée des chartes, lobbies identitaires subventionnés, etc.). Ce chapelet de mesures et d’instances s’égrène pieusement autour d’un vaste et très compliqué domaine juridique. On parle ici de la judiciarisation des enjeux sociaux comparable, comme l’ont bien vu Brewster Kneen et Anne-Marie Voisard, à une tyrannie des droits10, qui elle-même entraîne une démultiplication des lois et règlements, voire, littéralement, une muséification des droits (ouverture à Winnipeg en 2014 du Musée canadien pour les droits de la personne).

Des philosophes et des anthropologues considèrent que ce culte des droits privés est à la source de la société du narcissisme et de l’« obsession victimaire » que nous vivons quotidiennement aujourd’hui, notamment dans les universités.  René Girard affirmait ainsi : « […] aujourd’hui on rivalise à qui sera plus ‘‘victimisé’’ que le voisin ! C’est l’équivalent spirituel de la puissance nucléaire »11. Cette réalité dévastatrice inhérente à l’idéologie multiculturaliste est une injonction inscrite dans la Constitution canadienne. Il va de soi que le dire relève automatiquement du repli identitaire le plus pernicieux. Pour éviter que ces choses soient dites librement, la tyrannie des droits et de la diversité a été logiquement conduite à inventer la cancel culture.

Depuis la défaite du référendum de 1995, frustration et honte marquent donc l’imaginaire national. Nous sommes les seuls responsables de cette défaite, et cette honte est très dure à porter, insiste Gérard Bouchard, se donnant lui-même en exemple. Honte d’avoir perdu par notre faute à nous, Québécois. D’où la mauvaise conscience nationale, mère du ressentiment, des dérapages de politiciens, de journalistes et d’intellectuels. Parmi ces intellectuels, Jacques Beauchemin, bien sûr, mais surtout Mathieu Bock-Côté. Reconnu et souvent détesté pour sa critique de l’idéologie multiculturaliste et du politiquement correct qui l’accompagne, il incarne à lui seul, du moins aux yeux de plusieurs, cette mauvaise ou fausse conscience nationaliste. Nos intellectuels diversitaires oseraient-ils dire la même chose de René Girard ‒ sur cette question précise, s’entend ?  Ces deux-là sont incomparables, me répondra mon ami soucieux de vérités profondes ; Girard a créé une vraie pensée, lui. C’est vrai qu’on atteint plus vite la limite philosophique et politique de la pensée de Mathieu Bock-Côté, mais ne vaut-elle pas n’importe quelle pensée politique libérale, avec en outre un sens critique un peu plus poussé ? Prétendre qu’il appartient à l’extrême droite est de ce point de vue une aberration somme toute assez comique. Comme d’autres, M. Bock-Côté est devenu une bête médiatique invitée à toujours mordre le même bâton. Le problème est plutôt qu’il surnage dans une doctrine libérale dont il ne s’arrache jamais vraiment, sauf à défendre certaines institutions culturelles contre la doctrine multiculturaliste, notamment canadienne. C’est une chicane intestine : nationalistes libéraux contre libéraux multiculturalistes, dont les multiculturalistes qui se prétendent de gauche ou de l’extrême gauche. Or ces institutions culturelles qu’il défend n’ont aucune chance de se développer dialogiquement, sans une critique radicale ‒ ce que Vadeboncoeur appelle « l’interrogation anticipative » ‒, de l’économisme, du culte de la croissance technologique orchestré par des experts soumis aux seules exigences de leur technique. L’empire, ce n’est pas seulement le politiquement correct, c’est aussi ça ; c’est même surtout ça.

C’est d’ailleurs ce que n’ont jamais compris non plus les grands bonzes du PQ et les défenseurs de l’idée d’indépendance en général, des technocrates libéraux pour la plupart, des avocats et des économistes, des négociateurs au service des grandes entreprises tel Lucien Bouchard. Autrement dit, des experts au service de l’empire qu’ils prétendent non pas combattre, mais mieux gérer grâce à des leviers plus administratifs que politiques. Il faut bien le dire, le peuple n’est plus, aux yeux de ces experts, qu’un marché dont la fonction est de produire, consommer, s’adapter aux nouvelles technologies à la vitesse de leur croissance. Il reste libre d’obéir, bien sûr, de porter les costumes et les apparats qu’il veut, qui conviendront à sa croyance, à son life style, dont il pourra changer à sa guise ‒ ce à quoi notre régime politique réduit la liberté. Mettre en place, par exemple, un vaste programme d’ingénierie sociale qui passe par les fusions municipales, c’est-à-dire la centralisation de services publics essentiels sans consultations publiques véritables, et défendre la culture d’un peuple, est une contradiction dans les termes. La culture d’un peuple ‒ son âme, dirait-on pour faire spirituel ‒,  est inséparable de son enracinement dans le quotidien, sa manière d’habiter le paysage qui n’est pas un décor. Voyez ce que sont devenues les régions du Québec : les plus riches sont des centres de villégiature, de services et d’attractions touristiques ; les plus pauvres sont désertées ou hantées par leur population assistée : fermeture des écoles, des bibliothèques, des lieux de rencontre, des résidences pour personnes âgées, des lieux de cultes, désertion des jeunes, isolement des régions.

La disparition des villages, que contournent les autoroutes convoyant touristes et marchandises, est d’une infinie tristesse : la dévastation de l’âme d’un peuple et de son pays se manifeste concrètement dans cette réalité imposée par les managers. Les régions du Québec, comme partout dans le monde, sont menacées par ce que l’anthropologue Marc Augé appelle des non-lieux, ces espaces désertiques essentiellement fonctionnels12. Ils sont là en attente de plus grands désastres, d’un projet de développement immobilier ou touristique, d’une mine, d’un entrepôt Amazon ou de serveurs informatiques, d’une centrale nucléaire contrôlée par des algorithmes, ou encore d’un train de produits toxiques susceptible de dérailler et d’exploser en plein village par une chaude soirée d’été ‒ plus efficace destructeur que n’importe quel attentat terroriste. On pourra dès lors, sur ces décombres, ériger un site touristique et commémoratif attrayant, éducatif, s’adressant aux jeunes familles, avec reconstitution de la catastrophe grâce aux effets spéciaux dans lesquels on excelle au Québec. Le spectacle serait produit par le Cirque du Soleil avec un montage financier privé et public (surtout public). Des kiosques animés par des jeunes motivés nous rappelleront l’urgence de planter des arbres, de manger bio, de défendre la diversité, et pas seulement écologique. On peut alors légitimement se demander : l’indépendance pour quoi faire, et vis-à-vis de quel empire ?

Si, comme l’affirme Jean-François Nadeau, l’idée souverainiste des années 1970 et de René Lévesque portait un projet politique de dépassement de soi, on ne peut pas dire qu’il en a lui-même retenu la leçon. Lui qui reprenait à sa façon la logique du blasphème contre ses « amis » de Charlie Hebdo abattus par les djihadistes en 2015 pour leurs opinions sur l’islamisme violent: mieux vaut se la fermer13. C’est d’ailleurs ce que font d’innombrables journalistes ou profs aujourd’hui, quand ils ne hurlent pas avec les loups.

Selon le militant Pierre Céré, la charte des valeurs fut une tragédie. « La charte des malheurs », comme l’appelle en rigolant Dina Husseini, militante également. Cette charte m’était aussi apparue comme une triste farce, une parodie de la Charte des droits et libertés, qui est elle-même une parodie des droits fondamentaux ‒ qui viennent avec des responsabilités (Simone Weil14). Selon moi, la « tragédie » commence en amont cependant, dans le désastre que nous habitons tous aujourd’hui, qui n’a rien d’une abstraction et qui trouve des déterminations bien antérieurement aux curés ultramontains transformés depuis lors en chantres de la religion du progrès. Il y a plus d’un demi-siècle, Günther Anders décrivait déjà l’obsolescence de l’homme et de la majeure partie de ce que fut la culture dite humaniste. Observations semblables chez le sociologue Jacques Ellul qui insista sur l’illusion politique et la disparition de la liberté dans la société technicienne dont la valeur-mère vise à ne jamais ralentir la machine : injonction  à consommer, à produire, à se divertir et à se soumettre à la croissance illimitée des nouvelles technologies, au nom de la sécurité et de la liberté individuelle qui, en retour, consiste à répondre à son désir de consommer inculqué par les experts en propagande publicitaire, confondue souvent avec la culture. Il existe une loi sociologique, rappelait Ellul : quand tout le monde est d’accord pour revendiquer une valeur, c’est qu’elle a disparu. Ainsi en va-t-il de la diversité, comme de la culture en général. Or la disparition des valeurs et leur contrefaçon, tels des zombis, alimentent le désastre tout autant que le ressentiment.

C’est donc le désastre qu’il s’agit aujourd’hui d’habiter, désastre qui nous précipite tous, qui que nous soyons, les uns sur les autres, détruisant l’intervalle vital entre les personnes et les peuples, la vie privée et la vie publique, l’action et la contemplation. Qui détruit ce que H. Arendt appelait l’entre-deux, cet espace où l’humanité se crée par ses œuvres et sa parole, surtout. Distanciation qui rend le monde habitable. L’intervalle produit par la culture au sens fort du terme, et qui la produit. C’est ce que Marc Augé appelle la condition humaine en partage15. Il existe des « conditions » au partage de la condition humaine : faire en sorte que tous aient les ressources vitales pour vivre dans ce désastre et, qui sait, l’atténuer ‒ autrement qu’avec la technologie nihiliste du transhumanisme, s’entend. Parmi ces conditions essentielles, outre le gîte et la nourriture, il faudrait inclure le temps de vivre qui n’est pas celui des processus techniques ni de la raison touristique ou l’hyper mobilité que commandent les managers. Belle illusion. Mais la toute première de ces conditions serait de reconnaître le désastre que nous habitons et qui nous habite. On peut alors, sur ce critère, affirmer que le dernier documentaire de Mme Pelletier échoue lamentablement.

Univoque, clos et manichéen, le regard de Mme Pelletier sur le nationalisme québécois ne dépasse pas le pamphlet local, car le monde tel qu’il va en est exclu. Par la démagogie de ses images, elle associe spectaculairement les manifestations xénophobes du groupuscule Storm Alliance aux manifestations pour la laïcité et à la CAQ auxquelles elle oppose le fleuve majestueux de la diversité.  Répétons-le : cette démagogie ne nous dit rien de la réalité, ne peut que renforcer le ressentiment des uns et des autres.

Francis Boucher, essayiste et expert des communications politiques, évoque dans ce documentaire les passions tristes de Spinoza qu’il attribue au nationalisme ethnique. Doit-on en conclure que Mme Pelletier échappe aux passions tristes ? Non. En voulant se déprendre d’une idéologie, la cinéaste entretient un point de vue tout aussi marqué par le ressentiment. Mais selon elle, malgré ce nationalisme identitaire qui empoisonne le Québec, qui s’étalerait sans partage dans les médias,  la diversité telle qu’elle la conçoit est là pour sauver l’âme du Québec : « Petit à petit, le Québec est en voie de s’ouvrir à nouveau sur le monde, déclare la réalisatrice pour conclure son film. Le changement est dans l’air, la diversité aussi. L’âme du Québec, loin de disparaître, s’élargit. » Des images aériennes du Saint-Laurent, plutôt sombre, représentent l’élargissement vers le large, peut-être vers une eau plus claire. Le problème, c’est que le monde, le large, est inexistant dans cette réalisation. En conséquence, le fleuve de la réalisatrice symbolise davantage la liquéfaction du monde, son effacement, qu’un ressourcement dans ce que Vadeboncoeur appelait l’interrogation anticipatrice. La vision de Francine Pelletier est celle d’un monde fantôme habité par des gens condamnés à l’errance, des monades, les particules élémentaires d’un chaos animé par des techniques, dont celles du droit abstrait.

Peut-on aujourd’hui envier, comme Hannah Arendt dans La tradition cachée, celui qui n’a pas de patrie ? Ou rêver d’appartenir à un peuple paria, constitué d’errants sédentaires, comme le regrettait Pierre Vadeboncoeur ? Peut-être ne doit-on rien regretter. H. Arendt évoque dans son livre les grandes vagues de migration du XIXe siècle, qui ont frappé le peuple juif d’abord, mais aussi la plupart des peuples d’Europe. « Ainsi les réfugiés de tous les pays souverains chassés de pays en pays, devinrent-ils l’avant-garde de leurs peuples. Les citoyens du monde du XIXe siècle sont devenus, à contrecœur, au XXe siècle les voyageurs du monde. On devrait rester conscient de cette tradition. Car le sentiment d’infériorité que nous avons développé est diamétralement opposé à notre signification politique16. » Observation qui demande réflexion, mais en est-on capable aujourd’hui ? Quelle est la signification politique de ces parias chassés d’Europe ? Chassés de partout en fait. Qui n’est pas un déraciné en ce monde ? Quel peuple est-il en mesure de résister à la colonisation des esprits par les nouvelles technologies du nihilisme ? Les nations les plus puissantes courent le plus grand danger quant à leur humanité. De tout temps, les civilisations s’inventent sur des ruines, des fragments de traditions, bonnes et mauvaises. Dans une société sans qualités, se passionner pour la création de ce que la grande théoricienne politique appelait des milieux culturels relève du degré le plus élevé du sens de la politique et de l’histoire. C’est ce qu’elle appelait dans La crise de la culture le tendre souci pour le monde, attitude opposée à la volonté de dominer le monde, de le posséder17. Ces milieux culturels ne sont pas des communautés repliées sur elles-mêmes à la manière des lobbies (religieux, identitaires, politiques ou financiers) au service de l’empire, mais des communautés d’individus soucieux de créer des intervalles, des entre-deux où peut naître une parole dialogique incarnée dans un temps et dans un lieu qui permet la création d’un sens commun ‒ d’un pays ? Sans une référence, une racine, sans un « nous » ancré dans une patrie ou une nation, il ne peut tout simplement pas y avoir d’intervalle, d’entre-deux, de multiple ni de commun. Pas de passion pour le monde, mais plutôt une passion pour ses intérêts dictés par le conformisme. Car telle est la pluralité sociale : racines et intervalles. C’est dire qu’il n’y a pas de démocratie, de liberté, de joie, sans tourments. La difficulté, que les pauvres gens connaissaient peut-être d’instinct, consistait à être à la fois voyageur, étranger, et hôte. La démesure du monde ne le permet plus librement ; elle l’impose, mais à quel prix ? Il faudra autre chose que de l’idéologie produite par l’empire du Bien pour rétablir les conditions de cette humanité.

Encore un petit effort, jouons de l’intervalle. Dans son magnifique essai sur le ressentiment, Ci-gît l’amer, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury fait cette remarque politique judicieuse qui s’adresse à quiconque, partout dans le monde, a le souci de penser, créer, vivre parmi les autres :

« Il existe bien sûr des individus résolus idéologiquement, des intégristes, mais ils sont extrêmement peu nombreux et ne seraient pas si difficiles à contrer si la masse lâche n’était absente. Ils pourraient donner l’impression d’ailleurs de sublimer leur ressentiment, ce qui est théoriquement impossible. […] Ou alors, ils sont habiles à mentir quasi parfaitement, ils ont atteint un tel faux self qu’ils ne savent plus distinguer la vérité de la mauvaise foi. Ils se parent de vertu, donnant au mal l’allure d’un bien supérieur18. »

La réalisation de Mme Pelletier, en faisant abstraction du désastre qui est maintenant notre maison, ne permet malheureusement pas de guérir du ressentiment que comporterait ce « nous » suspect de se complaire dans la position à « je-nous », comme la plupart des peuples errants et sans qualités. Mais soumis à quoi au juste, à quel empire ?







[1] Radio-Canada, https://ici.tou.tv/bataille-pour-lame-du-quebec

[2] Albert Memmi a proposé la notion d’hétérophobie dans son étude sur le racisme. Celle-ci désigne la peur de l’autre, quel qu’il soit. Cette peur n’est pas toujours motivée par le racisme, qui comporte un degré de peur et de haine singulier.

[3] David Di Nota, J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty, Le cherche midi, 2021.

[4] Pierre Vadeboncoeur, Essais sur la croyance et l’incroyance, Bellarmin, 2005, p. 15.

[5] Pierre Vadeboncoeur, « Je dois voir double » dans Un génocide en douce, L’Hexagone/Parti pris, 1976.

[6] Ibidem, « Errants sédentaires » p. 20-29.

[7] Marc Chevrier, L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa, PUL, p. 332-333. Au début du XXe siècle, le grand romancier Robert Musil ‒ source d’inspiration pour M. Chevrier  ‒  a bien vu la grande fête de la modernité triomphante, l’insignifiance culturelle ou le conformisme qu’elle produisait déjà dans les salons de Vienne et des grandes capitales d’Europe (cf. L’homme sans qualités, tome 1 et 2, Éditions du Seuil, 1982).

[8] Cornélius Castoriadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe IV, Éditions du Seuil, 1996.

[9] https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/loi-sur-le-multiculturalisme-canadien.

[10] Brewster Kneen, La tyrannie des droits, préface d’Anne-Marie Voisard, Écosociété, 2014.

[11] René Girard, Quand ces choses commenceront…Entretiens avec Michel Treguer, Arlea, 1994, p, 113.

[12] Marc Augé, Non-lieux : Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Gallimard, 1992.

[13] Il faut rappeler qu’au lendemain du massacre des journalistes de la revue satiriste Charlie Hebdo, le chroniqueur du Devoir réussissait le tour de force de célébrer le courage et le talent des caricaturistes, dont celui de « l’ ami Charb »,  tout en insistant sur ce qui aurait été une tendance islamophobe lourde de la revue. Plus grave encore, cette islamophobie tendancieuse aurait été motivée par des soucis bassement financiers, le besoin d'augmenter les revenus de la revue. Dans sa chronique très inspirée,  Nadeau  parvenait également à faire le lien entre le djihad violent et l’ultramontanisme qui exista au cours de l’histoire du Québec.  On comprend dès lors que si, dans l’esprit du chroniqueur du Devoir, l’islamisme meurtrier en 2015 à Paris signifie la même chose que l’ultramontanisme de jadis au Québec, il est difficile de comprendre quoi que ce soit au rôle des intégrismes dans le développement des guerres de religion et aux paradoxes de la modernité triomphante. Et que dire de son sens de l’amitié ? Le massacre avait eu lieu la veille de son article !  Reconnaissons-lui le courage d’avoir écrit ce qu’il pensait (Le Devoir, 8 janvier 2015 https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/428361/bete-et-mechant) ?

[14] Simone Weil, L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Gallimard, 1949.

[15] Marc Augé, La condition humaine en partage, Éditions Payot & Rivages, 2021.

[16] Hannah Arendt, La tradition cachée. Le Juif comme paria, Christian Bourgois éditeur, 1987, p. 54.

[17] Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio essais, 1972, p. 271

[18] Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Gallimard, 2020, p. 194.

 

 

samedi 12 février 2022

La révolte des motorisés ou l’équivoque de la liberté

 
                                                                             I
 
 
 
On apprend à percevoir comme on applique le code de la route.
Pierre Bourlier, De l'intérieur du désastre, 2011

 

                                                                          

Dans Le Nez qui voque de Réjean Ducharme (Gallimard, 1967), Mille Milles, le narrateur de seize ans, est un veilleur immobile. Il est écrivain. Sa mélancolie, son amertume,  ne tient pas seulement à la perte de l’enfant qu’il était, comme on pourrait le penser, à la peur infantile de l’âge adulte, mais, au contraire, à la disparition du monde sous un tas de ferraille : « Je le veille loin derrière ». Le complément de phrase, merveilleux, est celui-ci : « Je ne peux pas laisser moi l’enfant seul dans le passé, seul présent dans toute l’absence, à la merci de l’oubli. Je le veille loin derrière. » (p. 9) Le jeune Mille Milles écrit sous les combles d’une chambre du Vieux-Montréal d’où il observe dans l’effroi, la colère et le rire, le devenir automobile de l’être humain, son oubli. S’il se nomme Mille Milles, c’est que "son" enfant, qui n’est plus exactement lui-même, a une longueur d’avance sur le grand imbécile que l'homme dit civilisé et adulte est devenu, une longueur d'avance vers un autre imaginaire que celui du motorisé: 

« Il y en a qui disent avoir une automobile. Ils font erreur. On n’a pas une automobile; on est une automobile. On peut naître nain. On peut naître idiot. On peut naître sourd-muet. On ne peut pas naître automobile : on devient automobile, tout à coup. À l’école, la plupart des camarades avait hâte de devenir automobile. Serrant dans leurs poings un volant imaginaire, faisant imiter à leur bouche la voix tonitruante des pots d’échappement, ils faisaient du cent milles à l’heure, ils prenaient les virages en penchant de côté et en poussant des ululements de mort. Ils pouvaient presque tous, rien qu’en le voyant tourner un coin de rue, dire le nom, le sobriquet et la date de naissance de n’importe quelle automobile de la terre.

‒ Regarde! C’est une Dodge Windsors 1949.

‒ Regarde! C’est une Cadillac DeVille 1962.

            J’en ai connu un qui ne savait même pas qu’il avait une colonne vertébrale et qui pouvait, en soulevant le capot d’une automobile, nous donner le volume de son moteur et pouces cubes et sa puissance en chevaux-vapeur. » (p. 263)

Le devenir automobile de l’homme va avec le devenir immonde du monde ‒ pour reprendre le mot du romancier  Sébastien Lapaque. L’immonde, c’est le devenir autoroute, tarmac, port, convoyeur, monte-charge, aéroport, gare, quai d’embarquement; c’est l’urbanisation des campagnes, de l’espace aérien; c’est l’autoroute informatique, l’univers numérique, algorithmique, la colonisation du système génétique, de tout ce qui fait l’humanité de l’homme : son inaptitude à vivre autrement qu’avec les autres, en société, grâce au langage, à la culture qui permet un espace entre les individus, un entre-deux vital, une intériorité en chacun d'eux. Ce que ne permet pas la culture de masse, techno-productiviste, qui détruit l'entre-deux, la société tout autant que l'esprit de l'individu, son aptitude à la liberté qui est le contraire de l'enfermement ou du confinement dans la masse. On peut être isolé et confiné dans la masse, libre en soi-même.

Pour décrire cet immonde en profondeur, il faudrait recourir au concept de non-lieu de l’anthropologue Marc Augé.  Ces non-lieux sont des ingénieries pour faciliter les convoyages qui sont contraires aux lieux de mémoire. Ils tracent le chemin et l’habitat de l’individu plongé dans un univers autistique, sans monde habité autrement que dans la transition, la fluidité, la liquidité, voire dans l'eau ou le feu quand il y a crash, déraillement, naufrage, accidents divers: l'individu comme monade et nomade éternel, astronaute solitaire dans  son propre vide sidéral, bercé et diverti par des images virtuelles. L’aéroport en est la concrétisation idoine; l’université, les complexes de cinéma, de divertissement. Les hôpitaux sont les nouveaux refuges, avec des infirmières hyper sympathiques et compétentes et compréhensives. On devrait s’inquiéter, car bientôt on leur demandera  de danser aux lits. Le féminin inclut le masculin.

L’immonde fonctionne  au fuel, à l’électricité et au nucléaire, mais surtout à la volonté de puissance : la machine est en marche pour ne plus jamais s’arrêter, jusqu’à l’anéantissement final à force de ressentiment, à moins d’une véritable révolution, c’est-à-dire que l’on actionne le frein d’urgence, comme le disait Walter Benjamin avant la Seconde Guerre mondiale. Le frein d’urgence, c’est le contraire du klaxon et du Convoi de la liberté.

La révolte des motorisés qui sévit ces temps-ci ne vise pas à freiner  le devenir automobile de l’homme et le devenir immonde du monde, du moins consciemment, mais à le maintenir. C'est un acte de soumission, un genou à terre. Les deux en fait. Ce qui est revendiqué, c’est la liberté d’obéir à l’immonde. Il s’agit de sortir d’un confinement, exaspérant, pour retourner à un autre confinement, infiniment plus étouffant, sans issue, mais divertissant. D’un à l’autre, il faut dire que le passage est trouble.

En quoi cette colère nous rend-elle plus humain, aurait demandé George Orwell? Il faudrait pour cela qu’elle se transforme en langage compréhensif et dialogique.

Il est assez probable que sous la révolte des motorisés couve inconsciemment un conflit civilisationnel, une lutte entre la route réelle et la route informatique, entre le corps, les sens et le virtuel, le numérique; entre le travail physique et le télétravail. L’humain est le cauchemar des machines, du système technicien plutôt; l’univers de cette machinerie morbide est le rêve de l’homme hypermoderne. Nous sommes sans doute entrés dans une nouvelle phase de la révolution industrielle : les moteurs contre les ordinateurs. Mais il est probable que d'ici quelque temps tous ces transporteurs, véhicules, voitures, poids lourds, avions, seront conduits et pilotés par les algorithmes. Ce qui ne règlera évidemment pas le problème des virus, qui seront informatiques. Quels ravages ils feront! Mais courage, il y aura des "vaccins", des antivirus et personne pour les contester.

Je ne vois aucune force politique pour canaliser le désir d’échapper à l’immonde, le structurer, lui donner une expression compréhensible, ni à gauche ni à droite, bien que ce désir existe, peu audible. On entend très bien cependant  l’indigence du discours politique. La réaction des partis d’opposition aux menaces criminelles lancées par les casseurs des convoyeurs de la liberté est tout bonnement ignoble.  Ces casseurs sont les héritiers du syndicalisme d’affaires le plus brutal, ils en sont les fiers à bras. Demandez aux travailleurs de la construction qui ont le malheur de ne pas appartenir à la bonne « gang » syndicale. Je ne doute pas que ces brutes soient des victimes d’un simulacre de la démocratie, mais qui ne l’est pas? Faut-il chouchouter les criminels? Le premier ministre du Québec, François Legault, a raison d’accuser ces gens de l’opposition qui siègent à l’Assemblée nationale d’être des irresponsables. Il faudrait surtout faire appel à la justice, porter plainte pour propos haineux, incitation à la violence. Et je précise que je ne suis pas caquiste.

On peut rêver d’une alliance, improbable pour l’instant, entre, par exemple, les infirmières, les travailleurs de la santé en général et l’ensemble des victimes du régime productiviste qui est le nôtre. Rien pour l’instant chez les convoyeurs de la liberté pour organiser une authentique démocratie ou qui s’en approcherait. Au contraire, je me répète, ils sont des casseurs de la démocratie, des soumis.

Il est urgent d’approfondir le sens du mot liberté, le dégager du libéralisme, de son appel à l’irresponsabilité : « Moi je suis moi, toi tais-toi! » « Mon corps, mon truck, mes droits, fuck fou! »

                                                                                                                                 

                                                               

 

 


 

 

II

 

 Le film Titane et la naissance du messie automobile

Le progrès, à défaut de bien faire les choses, les rend  inexorables, irrémédiables, avec l’assentiment religieux des individus et des peuples. Des œuvres de fiction nous permettent de nous en rendre compte. Dans l’imaginaire de Mille Milles par exemple, l’homme n’était pas l’enfant de l’automobile, mais le devenait par imitation, par amour morbide. Avec le film Titane, nous avons progressé dans l'immonde. Pas sûr que la réalisation  de Julia Ducourneau ait mérité la Palme d’Or 2021, mais elle mérite assurément le premier prix dans la catégorie, si elle existait, du « Meilleur film de Noël », puisqu’elle prophétise, dans un mélange de violence, de sang et de sentimentalisme, la naissance du messie motorisé. Il faut préciser que le marketing annonce un film d’horreur, alors qu’il m’a semblé plutôt sentimental en dépit de quelques séquences pénibles. Quoi qu’il en soit, on peut soutenir que l’univers de Mad Max progresse dans la désertification du monde, sa grande transformation en réseau routier et d’échanges marchands, vécu sur le mode de plus en plus brutal. Mme Ducourneau a la délicatesse d’y greffer des résidus de sentiments humains, de douceur. C'est ce que la philosophe Anne Dufourmantelle appelait plutôt la contrefaçon de la douceur : "Le contraire de la douceur n'est pas la brutalité ou la violence, c'est la contrefaçon de la douceur: ce qui la pervertit en la mimant."


Le retour de flamme du père-pompier

Il y aurait beaucoup à dire sur ce film romantico-métallique (le titane est une matière métallique résistante au feu), sur le retour de flamme du paternalisme (du patriarcat?)tant honni que la réalisatrice affirme évidemment critiquer en établissant un gros parallèle, pour ne pas dire grotesque, entre  le marketing automobile et l’exploitation sexuelle des femmes. Uniquement  par les mâles, bien sûr. Seules les femmes en sont victimes, par un raccourci idéologique non moins grotesque, mais valable pour une certaine acceptabilité. Ce qui est intéressant ici, c’est que le père, personnage sensible, tendre et affectueux, est un chef-pompier qui brûle, c’est le cas de le dire, de vivre sa paternité interrompue par la disparition de son fils. Mais s’offre à lui, par des circonstances surréalistes, la possibilité de retrouver un fils, son rôle de père, qu’il vivra passionnément, jusqu’à mettre en question son ethos machiste (pour faire vite). Paternité et maternité cohabiteront chez ce chef-pompier. Il faut quand même dire que l’ambivalence est une qualité qui n’a rien d’exceptionnelle chez tout être normalement constitué.  Quel homme n’a pas une part de féminin en lui, et quelle femme une part de masculin? Dans le film de Ducourneau, cela semble extraordinaire.

 

Pardonnez nos offenses...

On sait que le pompier est devenu en France  le symbole, l’incarnation, du conflit entre les autorités républicaines et les banlieues récalcitrantes, que le film Divine mettait en scène. Est-ce à dire que Titane tente de réconcilier non seulement le masculin et le féminin, mais aussi la République et l’Autre avec majuscule? Explicitement, sans doute. Mais à mon avis, c’est  l'amour fou pour la technologie que le film célèbre, la fusion de la machine et de l'homme; la disparition de ce dernier, donc.

Il s’agit bien de la naissance du messie-auto, du christ-auto, la chose divinisée que l’on crucifiera pour racheter les péchés de l’homme, dont le plus grave est celui de ne pas s’aimer tel que nous sommes devenus, c’est-à-dire machine:  l'être humain asexué, apaisé, en route vers l'efficacité sans failles.  « Aime ton prochain comme toi-même. » Voici enfin l’homme libéré de son humanité, de son sexe, de son manque.

Günther Anders voyait juste dans son Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956, traduit en français en 2002)  quand il écrivait que l’être humain, complexé devant la puissance de ses machines, avait honte d’être né d’un homme et d’une femme, d’une histoire, d’un lieu et d’un temps. La honte prométhéenne : la honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué.  Nous sommes arrivés dans "le temps de la fin" (Anders) : biologiquement fabriqué, sous surveillance atomique et algorithmique. L’illusion est plus que parfaite. Ne reste plus qu’à y inoculer ce qu’Ivan Illich a appelé « la sentimentalité épistémique ». De la sensiblerie et de la religiosité, des croyances diverses comme de la rebellocratie, la propagande des industries culturelles s’en chargent bien.

Sommes-nous? demandait Jean Baudrillard à la suite de Bernard Charbonneau pour qui la liberté exige d’une personne qu’elle puisse dire Je fus, c'est-à-dire qu'elle s'est créée en se mesurant aux déterminismes de la nature et de la culture. Qu'elle se soit créée plutôt que conformée.

                       

                                                           III

 

Le Convoi de la liberté pour quoi faire?

Ce qui hurle depuis une quinzaine de jours, c’est la colère des motorisés, de leur fonction dans le circuit marchand, financier, industriel ; tout le domaine de l’organisation du transport et son expansion jusque dans le culturel, le médiatique; leur esthétique comme  leur éthique : roule ou crève, roule en douceur c’est du pareil au même, mais roule qui peut!

Poids-lourds, poids-légers, trains, avions, bateaux; tout ce qui roule, transporte, transborde, entrepose, creuse, flotte,  tout ce qui bouge est sollicité directement ou indirectement. Le mouvement pour le mouvement transcende cette logique de l’échange.  Un slogan venu de la Beauce l’exprime clairement : « C’est la liberté qu’on veut, on veut que ça bouge. » Un autre de l’Alberta, « Il faut que ça roule ». Ce slogan a été lancé par le fondateur de  « United We Roll » (« Ensemble nous roulons »). La quête effrénée du mouvement pour lui-même est bien sûr stimulée par l'appât du gain, mais comme celui-ci est insatiable, il s’épuise à l’infini par son manque radical, devient une tempête, un ouragan, un cyclone. Et le plus frappant, c’est que les convoyeurs de la liberté ne contestent surtout  pas l’injustice au cœur de ce système, car ses bénéficiaires ne sont évidemment pas les camionneurs. Ces derniers en sont les victimes: ils sont les esclaves de l'industrie. Là est le véritable confinement, dont la cabine du poids lourd est la meilleure métaphore. Mais qui de nos jours n'est pas camionneur, un convoyeur, un fossoyeur de la liberté?

C’est le système financier derrière nos dirigeants qui est fou de joie devant le spectacle des convoyeurs de la liberté. Comme papa et maman qui regardent leur  petit les imiter en grandissant. Cette colère embête certes les Justin Trudeau de ce monde, car elle révèle l’inanité de leur Charte des droits et des libertés, le multiculturalisme qui la sous-tend, c’est-à-dire le déracinement institué, le non-lieu. C’est au nom des droits qu’est exigé le manque érigé en système pour lequel il faut livrer la marchandise, rouler sans entrave - jusque chez Costco.

Simulacre de la liberté.